Quand Hitler s'empara du lapin rose

  • Titre : Quand Hitler s'empara du lapin rose
  • Auteur : Judith Kerr
  • Traduit de l'anglais par : Boris Moissard
  • Editions : Albin Michel Jeunesse
  • Date de parution : 2 mai 2018 (publication originale, "When Hitler stole pink rabbit" en 1971 aux éditions Puffin Books. En France, édité par l'Ecole des Loisirs en 1987, avec des illustrations de l'auteur)
  • Nombre de pages : 320
  • ISBN : 978-2-226-43645-0

L'auteur

Anna Judith Gertrud Helene Kerr, dite Judith Kerr, est née le 14 juin 1923 à Berlin (voir à la fin de l'article les photos des deux maisons habitées par Judith Kerr à Berlin). Elle y a vécu jusqu'à ses 9 ans, quand en 1932, son papa, fervent opposant au nazisme, l'écrivain Alfred Kerr, décida avec clairvoyance de mettre sa famille à l'abri en quittant l'Allemagne nazie. Ils s'installèrent en Angleterre en 1936 après avoir séjourné en Suisse, puis en France. 

Elle a épousé l'écrivain britannique Nigel Kneale et a travaillé comme scénariste à la BBC jusqu'à la naissance de leurs deux enfants, Tacy et Matthew.

Après avoir exercé différentes professions (enseignante, scénariste, styliste...) elle est devenue auteure illustratrice pour la jeunesse. En 1971 elle raconte son histoire, sa vie d'enfant exilée dans le roman "When Hitler stole pink rabbit", suivi de "The Other Way Round" où elle raconte son adolescence en Grande-Bretagne, puis de "A Small Person Far Away" dans lequel elle revient sur son bref retour à Berlin alors qu'elle était jeune mariée. 

Elle vit et écrit toujours au Royaume-Uni, où son oeuvre prolifique est toujours très appréciée. Elle a été sacrée en 2012 Officier de l'Ordre de l'Empire Britannique pour ses services rendus à la littérature jeunesse et à l'éducation sur l'holocauste. 

Judith Kerr

 Quatrième de couverture

Judith Kerr, une enfance en exil.

Berlin, 1933. A neuf ans, Anna aime lire, dessiner, se rendre au zoo avec son frère Max.

Brusquement, tout change. Son père disparaît sans prévenir.

Puis elle-même et le reste de sa famille s'exilent pour le rejoindre en Suisse. C'est le début d'une longue vie de réfugiés. D'abord Zurich, puis Paris, et enfin Londres. Avec chaque fois de nouveaux usages, de nouveaux amis, une nouvelle langue.

Ce périple plein d'angoisse et d'imprévus est ensoleillé par la cohésion de cette famille qui fait front, ensemble, célébrant leur bonheur d'être libre.

Cette histoire, c'est celle de Judith Kerr. Elle signe avec Quand Hitler s'empara du lapin rose un roman autobiographique bouleversant, précieux témoignage de l'exil  et de la montée du nazisme à travers les yeux d'une enfant. Un roman inoubliable à lire à tout âge.

Mes impressions

 

 Ce livre, écrit en 1971 par Judith Kerr, raconte la fuite d'une famille juive (le père, la mère et les deux enfants) à travers l'Europe, de Berlin à Londres, en passant par Zurich et Paris. 

Cette "vie de réfugiés" est vécue et racontée par une enfant de 9 ans, Judith Kerr alias Anna. Le fait que le narrateur de l'histoire soit une enfant rend cette "aventure" authentique et pétillante. 

Bien sûr, quand elle doit quitter sa jolie maison berlinoise, Anna est triste. Elle quitte aussi son école, ses amis, et elle doit faire des choix drastiques quant aux objets à emporter. Aussi choisit-elle in extremis un chien en peluche qu'elle vient de recevoir au détriment de son lapin rose adoré. Choix qu'elle regrettera amèrement dès les premiers jours et pour longtemps visiblement puisqu'il est l'objet du titre du livre. 

Commence alors une vie de réfugiés, avec ses peines, ses joies, ses angoisses, les difficultés d'apprendre une nouvelle langue, de s'adapter au manque de confort. Si pour les enfants cela ne semble pas être un problème insurmontable, il n'en est probablement pas de même pour les parents. 

La prouesse réalisée par Judith Kerr dans ce récit, c'est la facilité avec laquelle elle retrouve son regard d'enfant, pour raconter des événements dramatiques de façon très simple, presque naïve, avec beaucoup de candeur et aussi de l'humour. Tout cela alors que l'heure était grave, et avec le recul, au moment de l'écriture, elle ne le savait que plus.

Dans cette situation parfois désespérée, une grande place est accordée à la famille. La cohésion familiale est le ciment de leur réussite. Ils n'ont plus rien, mais tant qu'ils sont ensemble, ils sont heureux et ils ont bon espoir. 

Cette histoire traite positivement d'un sujet grave, et cela donne je trouve un caractère universel à l'ouvrage. Il est très pertinent de la part des éditions Albin Michel Jeunesse d'avoir réédité ce "classique" justement en ce moment. Pour permettre aux enfants, ados et adultes qui le liront de se mettre dans la peau de réfugiés, de voir à travers leurs yeux. Merci à eux de m'avoir permis de découvrir cette histoire poignante, depuis Berlin. 

La suite de l'histoire, Le Tome 2, "Ici Londres", est à paraître très bientôt !

Petit détail qui a tout de même son importance, la couverture du livre est magnifique, avec le titre et l'itinéraire emprunté par la famille en surbrillance. 

*****

Gros coup de coeur 

Judith Kerr est née à Berlin dans une belle maison du quartier de Grunewald, puis a vécu jusqu'à ses neuf ans, jusqu'à son départ, dans une autre jolie maison du même quartier. Je suis allée prendre ces maisons en photo, afin d'illustrer cet article. 

Maison natale de Judith Kerr

Maison natale de Judith Kerr à Berlin Grunewald

Gedenktafel pour Alfred Kerr

Panneau figurant sur la maison natale de Judith Kerr, à la mémoire de son papa, l'écrivain et poète Alfred Kerr

Höhmannstr

Rue dans laquelle se trouve la maison natale de Judith Kerr

Maison d'enfance 1

Maison dans laquelle Judith Kerr a vécu jusqu'à ses neuf ans.

Gedenktafel Alfred Kerr 1

Douglasstrasse

Rue dans laquelle se trouve cette maison (que l'on aperçoit sur la droite)

Il y a cinq ans, en 2013, elle avait alors 90 ans, Judith Kerr est venue à Berlin et a pu visiter la maison de son enfance. Un moment très émouvant, voici un lien vers le reportage de la BBC.

p. 10 " - Personne ne peut faire arrêter Rachel Lowenstein ! dit Anna. Elle est chef de classe. Mais moi, on m'arrêtera peut-être. Je suis juive aussi. 

            - Non, tu ne l'es pas !

            - Si, je le suis. Mon père nous en a parlé justement la semaine dernière, et il a même dit que, quoi qu'il arrive, mon frère et moi ne devions pas l'oublier...

            - Pourtant vous n'allez pas à une église spéciale le dimanche comme Rachel Lowenstein ?

            - C'est parce que nous ne pratiquons pas. Nous n'allons à aucune église. 

            - Ce serait bien, si mon père n'était pas pratiquant, soupira Elsbeth. Nous, on doit y aller chaque dimanche ! Et rester assis au moins une heure !

             Elle regardait Anna avec curiosité. 

            - On m'avait dit que les Juifs ont le nez crochu. Toi, ton nez, je le trouve normal. Et ton frère, il a le nez crochu ?

            - Non. La seule personne chez nous qui ait le nez crochu, c'est Bertha, la bonne. Et c'est parce qu'elle l'a cassé en tombant du tramway."

***

p. 77 " - Ce n'est pas si simple, dit Max - et il observa : Du reste, nous ne pouvons pas avoir de maison, puisque nous n'avons pas de meubles.

            - Mais...

            - Les nazis nous ont tout pris. Ca s'appelle : "consfication de biens". Papa a su ça par une lettre la semaine dernière."

***

p. 88 " - Les nazis sont certainement des nouilles, reprit oncle Julius, et ils prouvent leur stupidité en te considérant comme un ennemi de l'Allemagne. Ils ont brûlé tous tes livres !

            - Je sais. Mais il paraît que mes livres n'étaient pas en si mauvaise compagnie dans les flammes. 

            - Nos livres ? fit Anna. Je croyais que les nazis avaient seulement confisqué nos affaires. Je ne savais pas qu'ils les avaient brûlées...

           Oncle Julius expliqua : 

           - Il ne s'agit pas des livres que ton père possédait dans sa bibliothèque. Il s'agit des livres qu'il a écrits. Les nazis ont allumé de grands feux aux quatre coins du pays et ont jeté dedans tous les exemplaires qu'ils ont pu trouver.

           - De même qu'ils y jetaient les ouvrages de mes distingués collègues nommés Einstein, Freud, H.G.Wells, etc., ajouta Vati."

***

p. 127 " A la fin des vacances, Vati se rendit à Paris. Là-bas vivaient un si grand nombre de réfugiés allemands qu'ils avaient créé leur propre journal, Le Parisien quotidien, lequel avait publié quelques uns des articles que Vati avait écrits à Zurich. Le comité de rédaction désirait s'assurer sa collaboration sur une base plus régulière, et Vati pensait que si l'affaire se concluait, ils pourraient aller vivre à Paris."

***

p. 136 "Mutti détourna habilement la conversation sur le sujet de toutes les relations d'Omama qui avaient dû s'exiler dans différents pays, et sur les autres, qui étaient restées en Allemagne. 

Anna avait commencé à lire, mais elle ne parvenait pas à se concentrer sur sa lecture, qui ne la passionnait pas, et suivait l'énumération d'une oreille distraite. L'un avait trouvé du travail dans l'industrie du cinéma en Angleterre. Un autre était tombé dans une misère noire et sa femme devait faire des ménages. Un célèbre professeur avait été arrêté et envoyé dans un camp de concentration. (Camp de concentration ? Anna se souvint que c'était une espèce de prison spéciale pour les opposants à Hitler.) Les nazis avaient enchaîné ce professeur à une niche à chien. ( Quelle idée ! se dit Anna, tandis qu'Omama, que le mot "chien" avait remise au désespoir, accélérait le débit.) La niche se trouvait juste à l'entrée du camp de concentration et le célèbre professeur devait aboyer chaque fois que quelqu'un entrait ou sortait. On lui servait des restes dans une écuelle et il n'avait pas le droit d'utiliser ses mains pour manger. 

Le coeur d'Anna se serra. 

La nuit, le célèbre professeur dormait dans la niche, où il ne pouvait pas se tenir debout, la chaîne étant trop courte. Au bout de deux mois de ce régime ( Deux mois ! se dit Anna ), il était devenu fou : il aboyait sans cesse, toujours au bout de sa chaîne. Il ne savait plus ce qu'il faisait... "

***

p. 152 " - Mais suppose qu'ils aient envoyé quelqu'un à la poursuite de papa en France, un kidnappeur ou quelque chose comme ça ? 

              - Alors papa aurait toute la police française pour le protéger. 

Max prit ce qu'il imaginait être l'accent français et il ajouta : 

              - Allez-fous-zen, z'il fous plaît, les enlèfements sont interdits en France ! Sinon nous fous gouperons la tête avec notre killotine, non ?

L'imitation était tellement lamentable qu'Anna se mit à rire et Max s'étonna de son succès."

***

p. 181 " A Berlin, il y avait toujours eu un gros sapin dans l'entrée et l'un des plaisirs de Noël consistait à reconnaître, d'une année sur l'autre, les boules en verre, les trompettes et les oiseaux emplumés qui le décoraient. 

            - Je n'ai pas l'impression que les français se passionnent tellement pour les arbres de Noël, dit Max. 

           Cependant Mutti voulut qu'il y en eût un. Quand Vati appela les enfants à l'heure du thé le jour de Noël afin d'entamer les festivités, et qu'ils arrivèrent en courant dans la salle à manger, Anna ne vit tout d'abord que lui. C'était un sapin d'environ soixante centimètres de haut, que Mutti avait enrubanné de fil d'or en guise de décoration, et garni de petites bougies. Malgré la modestie de ses proportions et la pauvreté de sa parure, il avait si fière allure sur la toile cirée rouge qu'Anna comprit tout de suite que Noël se passerait bien."

***

p. 283 " Les rides de Madame Socrate s'accentuèrent en un sourire.

             - Le rectorat a décidé de récompenser les vingt meilleures rédactions de cette session du certificat d'études, expliqua-t-elle. On dirait que tu figures parmi les heureux élus.

              Vati, quand Anna lui raconta cela, manifesta autant de fierté que pour le prix d'excellence de Max. 

             - C'est ton premier salaire professionnel d'écrivain, dit-il. Le grand mérite, c'est de l'avoir gagné dans une langue qui n'est pas la tienne. "

***

p. 306 "  Quand le train sortit de la gare Saint-Lazare, Anna se pencha par la fenêtre et regarda Paris qui glissait lentement derrière eux. 

               - Nous reviendrons, dit Vati. 

               - Je sais, dit Anna. 

              Elle se souvint de ce qu'elle avait ressenti lors du retour à l'auberge Zwirn et ajouta : 

               - Mais ce ne sera plus la même chose. Nous n'en ferons plus partie... Est-ce que tu crois qu'un jour nous ferons enfin partie d'un endroit ? 

               - Je ne pense pas, dit Vati. Pas de la façon dont les gens appartiennent aux lieux où ils ont toujours vécu. Mais nous appartiendrons à notre manière à pas mal d'endroits, et après tout c'est aussi bien..."

***