J'ai fui l'Allemagne nazie

  • Titre : J'ai fui l'Allemagne nazie
  • Auteur : Yaël Hassan
  • Editions : Gallimard jeunesse
  • Age : 10-14 ans
  • Date de parution : 2007 pour cette édition, réédité dans la collection Folio Junior Mon Histoire le 20 août 2015 
  • Nombre de pages : 112
  • ISBN : 978-2-07-061195-9

L'auteur

Yaël Hassan, née en 1952 à Paris, est une auteure jeunesse talentueuse. Elle a déjà écrit (pour le moment !) plus de 50 ouvrages. Son terrain de prédilection, c'est la vie, la différence, l'histoire. Pour plus de d'informations sur son oeuvre, je vous invite à consulter sa biblographie directement sur son site.

Yaël Hassan

( Clic sur la photo pour accéder au site de Yaël Hassan )

Quatrième de couverture


Partage le journal d'Ilse, et vis avec elle la bouleversante histoire d'une jeune fille juive en exil.

" Berlin, avril 1939. Ce que j'ai à t'annoncer est si incroyable, si romanesque aussi ! Si tout va bien, nous partirons bientôt pour La Havane, capitale de Cuba ! Hitler est devenu fou. Il a donné sa bénédiction à la décision de Goebbels de laisser les Juifs quitter librement l'Allemagne en échange de tous leurs biens ! Un premier bateau emportant avec lui un millier de Juifs partira prochainement. Je ne peux y croire ! La partie est loin d'être gagnée, je le sais. Mais au moins nous avons repris espoir."

Mes impressions

Ce roman jeunesse nous raconte, à travers les mots que la jeune berlinoise Ilse écrit dans son journal intime, l'épopée du paquebot S.S. Saint Louis, qui appareilla du port d'Hambourg le 13 mai 1939 avec à son bord 963 Juifs allemands.

La jeune Ilse, 13 ans, commence la rédaction de son journal le 15 novembre 1938, soit une semaine après les événements de la nuit de cristal, nuit au cours de laquelle les commerces appartenant aux juifs, les synagogues et habitations ont été saccagés à Berlin et partout en Allemagne. Ilse, qui espérait confier ses joies et son insouciance à ce journal tout neuf, déplore de n'avoir à y consigner que ses angoisses grandissantes. Dès le lendemain, elle est renvoyée de l'école avec une autre amie juive. Et les privations ne font que commencer.

p.11 "Qu'allons-nous devenir ? Beaucoup de Juifs quittent l'Allemagne. Moi, je suis née à Berlin, je suis et reste allemande même si les nazis ont cru bon de nous délester de notre nationalité. Je suis allemande, qu'ils le veuillent ou non ! La preuve, je parle allemand, je rêve en allemand, je pense en allemand, je vis en allemand, et maintenant je pleure tellement en allemand ! Comment peut-on dépouiller quelqu'un de son être profond par une simple loi ? Que suis-je désormais, sinon ? Sans identité, sans nationalité, comment allons-nous vivre ?"

De plus en plus de familles juives quittent l'Allemagne pour les Etats-Unis ou le Canada. Les parents d'Ilse évoquent cette possibilité mais ne peuvent s'y résoudre dans un premier temps. Ils se soucient pour les grands-parents, qui ne pourraient les suivre. La tante paternelle d'Ilse, elle, est déjà en Angleterre avec son mari et ses enfants. 

Peu à peu la situation se dégrade, les grands-parents d'Ilse vont convaincre leur fils et sa famille de fuir tant qu'il en est encore temps. Ils vont eux choisir leur propre façon de fuir, en se suicidant, ce que font à ce moment-là de nombreux Juifs. En témoignent encore aujourd'hui les inscriptions sur les Stolpersteine, pavés de la mémoire, visibles dans les rues de Berlin : "Flucht in den Tod" est une façon d'écrire que la personne a "fui par la mort", s'est suicidée.

Ce que j'ai aimé dans ce roman, c'est que tout en racontant la mésaventure du S.S. Saint Louis, il donne une vision plus élargie de la situation des Juifs en Allemagne à cette époque. Beaucoup de sujets y sont évoqués, comme par exemple ces personnes qui décidèrent de se suicider, ou bien les autodafés du 10 mai 1933, mais aussi les jeunesses hitlériennes auxquelles tout jeune allemand se devait d'appartenir, quelle que soit son opinion (qu'il ne valait d'ailleurs mieux pas donner). Ainsi le voisin d'Ilse, Gerhard, lui confiera :

p.32 "- Oui, j'ai honte de ce qui est en train de se passer dans notre pays ! m'a-t-il affirmé l'autre soir.

          - Dans ton pays, ai-je rectifié. Ce n'est plus mon pays. 

          - Je suis désolé pour toi, Ilse, vraiment.

          - Pourquoi portes-tu cet uniforme, alors ?

         - Pour avoir la paix ! m'a-t-il avoué en rougissant. C'était le seul mayen pour qu'ils cessent de me harceler, tu comprends ? Mais je te jure que je n'en ai rien à faire de leur doctrine. Moi, j'aime les bouquins, la musique, la poésie... Le reste, je m'en fiche. Sache que tous les Allemands ne sont pas des nazis."

La famille vit au rythme des nombreuses interdictions qui sont infligées aux Juifs. Un jour d'avril 1939, ils entendent parler d'un bateau qui partira de Hambourg pour La Havane, le samedi 13 mai. In extremis, le père d'Ilse obtient trois billets. 

Vient alors le temps des adieux, à cette ville, aux voisins et amis. L'au-revoir à Gerhard est l'occasion de citer une belle référence littéraire (c'est aussi ce que j'ai aimé dans ce livre) :

p.42 "C'était la première fois que nous nous voyions de si près. Il faisait si grand, soudain !

         - Tiens, c'est pour toi ! m'a-t-il dit.

         - Qu'est-ce que c'est ?

         - Mon cahier de poésies. J'aime recopier mes poèmes favoris...

         - Mais pourquoi me le donnes-tu ?

         - En souvenir de moi, de l'Allemagne... Tu y trouveras de nombreux textes de Heine. Heinrich Heine... Tu connais ?

         - Quel Allemand ne connaît pas Heine ? Il était juif, tu sais ?

         - Je sais. Mais il s'était converti...

         - Par obligation ! Sinon, il se serait heurté à toutes les limitations imposées aux Juifs dans les universités allemandes...

         - Ce qui n'a pas empêché qu'on brûle ses livres... Puis il a cité Heine : 

         - "Là où on brûle des livres, on finit par brûler des hommes."

En mai 1939, c'est le grand départ pour Hambourg, dans un mélange de soulagement et d'euphorie. Le S.S. Saint Louis quitte le port, fait une escale à Cherbourg pour prendre quelques passagers supplémentaires, puis commence sa traversée de l'Atlantique. A l'arrivée à La Havane, c'est le désenchantement. La gouvernement cubain ne veut pas de ces Juifs. Pas plus que les Etats-Unis ou le Canada. 

p.94 "Hitler et Goebbels se seront certainement frotté les mains en constatant que le monde entier refusait de nous venir en aide."

Le paquebot devra rebrousser chemin, revenir vers l'Europe. Je ne raconte pas la fin, je vous laisse la découvrir dans l'excellent roman de Yaël Hassan. Une histoire qui n'est pas sans rappeler quelques récents épisodes. 

Ce roman, comme tous les romans racontant l'Holocauste, me semble indispensable dans une bibliothèque jeunesse aujourd'hui. Parce que peu à peu les témoins directs disparaissent, pour que leurs témoignages ne tombent pas dans l'oubli, et pour que l'histoire ne se reproduise pas. Je vais d'ailleurs établir une liste d'ouvrages jeunesse sur ce sujet dans un nouvel onglet sur le blog. 

A la fin du livre se trouve un chapitre "Pour aller plus loin", qui explique "La vie en Allemagne nazie". Suivent "Quelques dates", allant de 1925, année de la publication de Mein Kampf par Adolf Hitler, à octobre 1945, date de l'ouverture du procès de Nuremberg, en passant par le 20 janvier 1942, date de la conférence de Wannsee. Enfin, l'auteure donne des pistes de lectures sur ce sujet, ainsi que des titres de films à voir, avec en tête La liste de Schindler. Le capitaine du S.S. Saint Louis, Gustav Schröder, reçut la médaille de Juste parmi les nations à titre posthume en 1993, tout comme Oskar Schindler.

Une nouvelle édition de ce livre a été publiée en 2015, mais j'aime beaucoup la couverture de la plus ancienne (la mienne). 

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Bibliothèque engloutie Berlin

 

La bibliothèque engloutie, mémorial situé au milieu de la Bebel Platz à Berlin, lieu où se sont déroulés les autodafés du 10 mai 1933. Des étagères vides symbolisent tous les livres brülés. A côté, la phrase de Heinrich Heine (ci-dessous) "Là où on brûle des livres, on finit par brûler des hommes."

 

Mémorial Bebelplatz

 

"Au centre de cette place, le 10 mai 1933, des étudiants national-socialistes ont brûlé les oeuvres de centaines d'écrivains libres, de publicistes, de philosophes et de scientifiques."

Mémorial de l'holocauste Berlin

Mémorial de l'Holocauste à Berlin, près de la porte de Brandebourg.

Flucht in den Tod

Stolperstein indiquant par "Flucht in den Tod" que cette personne a "préféré" mourir plutôt que d'être déportée.