Ginette Kolinka - Une famille française dans l'histoire

  • Titre : Une famille française dans l'histoire
  • Auteur : Ginette Kolinka et Philippe Dana
  • Editions : KERO
  • Date de parution : 21 septembre 2016
  • Nombre de pages : 224
  • ISBN : 978-2-36658-146-1

Les auteurs

Ginette Kolinka, née le 4 février 1925 à Paris, est la sixième fille de Léon et Berthe Cherkasky. Après elle, naîtra un septième enfant, son petit frère Gilbert. Gilbert a 12 ans quand il est déporté avec sa soeur Ginette, 19 ans, leur neveu Jojo et leur père Léon en mars 1944, suite à une dénonciation. Auparavant, afin de se mettre à l'abri, la famille aura passé la ligne de démarcation, non sans encombre, pour s'installer en Avignon. Mais cela n'aura pas suffi. Après un séjour aux Baumettes à Marseille, ils sont internés à Drancy puis déportés vers Auschwitz par le convoi 71. Ginette, matricule 78599, sera la seule de la famille à revenir, en mai 1945. Elle gardera alors le silence pendant de nombreuses années sur ce qu'elle a vécu. Là-bas, elle était avec Simone Veil et Marceline Loridan-Ivens, elles sont ensuite toujours restées en contact. Depuis une vingtaine d'années, Ginette Kolinka témoigne auprès des jeunes générations dans les collèges et lycées. Elle les accompagne régulièrement à Auschwitz.

Ginette Kolinka

(en cliquant sur la photo, retrouvez Ginette Kolinka sur Babelio)

Ginette Cherkasky, qui a épousé Albert Kolinka en 1951, est la maman de Richard Kolinka, le batteur du groupe Téléphone. Il est important de le préciser, car c'est parce qu'il connaissait Richard et qu'il voulait au départ écrire sur lui, que Philippe Dana a finalement décidé de raconter avec Ginette son histoire à elle.  

 

Philippe Dana

(en cliquant sur la photo, retrouvez Philippe Dana sur Babelio)

Philippe Dana, né le 5 septembre 1959, est un journaliste français, producteur et animateur à la télévision, et à la radio. Il a publié en 2013 Les invités de la fête avec Léon Mercadet sur l'épopée Canal+.

Quatrième de couverture

Dans l'entrée se tiennent des civils qui parlent français, des messieurs avec des chapeaux, vêtus d'un manteau de cuir : la Gestapo est chez nous. Ils sont trois autour de mon père, de mon petit frère Gilbert et de mon neveu Jojo qui étaient sur le point de partir à l'école. Je me souviens leur avoir demandé : "Qu'est-ce qui se passe?" Ils répondent : "Vous êtes juifs ! "

Ginette Kolinka a 19 ans quand elle est déportée avec son père, son frère et son neveu à Auschwitz II-Birkenau. Ginette, devenue matricule 78599, y restera plus d'un an. C'est la seule de sa famille qui reviendra de l'enfer des camps.
À son retour, elle se mure dans le silence. Même à son fils Richard Kolinka, batteur du groupe Téléphone, elle ne dira pas ce qu'elle a enduré. Mais un voyage en famille à Auschwitz va l'aider à raconter l'horreur. Aujourd hui, à 91 ans, elle témoigne.

 

Mes impressions

Après avoir lu Une vie de Simone Veil, puis Et tu n'es pas revenu de Marceline Loridan-Ivens, il me tenait à coeur de lire le témoignage de leur amie d'infortune, Ginette Kolinka. Je remercie les Editions Kéro de m'en avoir donné l'opportunité.

Ce témoignage, comme les précédents, est bouleversant. Le ton est simple, sans mièvrerie. Philippe Dana remet les événements dans leur contexte historique mais aussi quotidien et familial. Ce qui m'a frappée ici, c'est la naïveté, la gentillesse (au sens positif des termes) et la (trop) grande discrétion de Ginette Kolinka. "Je n'aime pas déranger" a-t-elle l'habitude de dire. Le contraste entre cette douce personnalité et ce qu'elle va subir n'en est que plus saisissant.

Ginette est née le 4 février 1925 au 22 rue Vieille-du-Temple, au coeur du Marais. Elle a cinq soeurs aînées, Léa, Suzanne, Sophie, Lucienne et Jacqueline, et un petit frère, Gilbert. Le papa est artisan, il fabrique des imperméables. La famille déménage ensuite à Aubervilliers, puis dans un appartement avec bail commercial, c'est ici que vit encore Ginette aujourd'hui.

Elle va alors à l'école près de la maison, c'est le temps de l'insouciance, puis des premiers rendez-vous, des vacances au Portel.

p. 39 "Chaque année, il y a les vacances. [...] Et les vacances, c'est Le Portel! Le Portel, c'est une expédition, attendue chaque année avec impatience. [...] Le train qui fait la joie de la petite Ginette au début de l'été sera par la suite, et à plusieurs reprises, le véhicule de ses angoisses, de ses espoirs puis de la tragédie."

Au fil du récit, l'on passe ainsi de la vie de famille tranquille, de l'insouciance, à l'interrogation, à l'inquiétude, puis à la peur, enfin à la terreur. Léon, le papa de Ginette, semblait être très conscient du danger grandissant de rester à Paris. Dans un premier temps, dès 1939, il a envoyé ses enfants dans un village près de Tulle, puis tout le monde a fini par rentrer à Paris. 

En juillet 1942, la famille décide de passer la ligne de démarcation pour aller en zone libre. Ils se séparent pour former plusieurs groupes, mais Ginette, Sophie et Lucienne se font arrêter à Angoulême. Après une nouvelle tentative, la famille est de nouveau réunie à Avignon. Jusqu'à l'arrestation de Léon sur dénonciation en mars 1944. Ce matin-là, les hommes de la Gestapo emporteront aussi Gilbert, Jojo le fils de Léa, et Ginette qui arrive par hasard à ce moment-là et proteste. 

Prison d'Avignon, les Baumettes (où Ginette partage la cellule de Marceline Loridan) puis Drancy, avant la déportation à Auschwitz. C'est le parcours de Ginette. 

p.107 "Lors de l'arrivée de Ginette et sa famille, le camp est placé sous l'autorité d'Aloïs Brunner qui a diminué les tâches de la gendarmerie française en accordant plus de responsabilités aux prisonniers juifs dans l'administration du camp. Une habile et perverse manoeuvre. 

Après la guerre, ce même Brunner parviendra à échapper à tous les procès de criminels de guerre nazis. Il trouvera refuge en Syrie où il deviendra conseiller des services secrets d'Hafez el-Assad, le père de l'actuel président syrien Bachar el-Assad. 

Aloïs Brunner apportera toutes ses connaissances et son expertise au dirigeant syrien lors de la mise en place des techniques de torture des prisonniers du régime. Un rôle dans lequel il a toujours excellé..."

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p.110/111 "A l'aube du jeudi 13 avril 1944, c'est par dizaines que les bus viennent chercher les prisonniers pour les conduire à la gare de Bobigny. Le convoi numéro 71, celui de Ginette et de sa famille, détient un triste record : ce fut l'un des plus importants convois de déportés pour Birkenau depuis la France ; mille cinq cents personnes vont être entassées à bord de ce train pour la mort. Parmi elles, trente-quatre des quarante-quatre enfants raflés à Izieu sur ordre de Klaus Barbie. [...] Dans ce convoi se trouvent aussi la future ministre et première présidente du Parlement européen, Simone Veil, et Marceline Loridan, l'amie de Ginette."

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p.119 "Pendant toute sa vie, Ginette gardera le souvenir de ce moment où, en adolescente attentive à son père et à son petit frère, elle pense donner le meilleur conseil. "Je dis alors à mon petit frère et à mon père qui semblent épuisés par ce long voyage : "Papa, Gilbert, montez dans le camion." [...] Tout est allé tellement vite que je n'ai même pas eu le temps de dire à tout à l'heure à mon frère et à mon père. Je ne leur ai même pas fait un petit bisou. Ça n'était pas très grave, je savais qu'on allait se retrouver rapidement dans le camp."

 Dans le livre, il est ensuite question du retour, seule, de la vie qui malgré tout continue, de la rencontre avec Albert puis du fils unique Richard Kolinka dont tout le monde connaît le parcours, puis enfin de la nécessaire transmission de cette histoire.

p. 205 "En novembre 2013, Ginette s'est rendue avec son fils Richard, sa compagne Hélène et ses petits-fils Roman et Mathis sur son lieu de déportation. C'était la première fois que sa famille faisait le voyage jusqu'à Auschwitz-Birkenau."

Ce livre, qui n'est pas ma première lecture au sujet de l'holocauste, m'a apporté, comme chaque témoignage que je découvre, un éclairage supplémentaire, et ce sont tous ces témoignages qui mis bout à bout, font et feront que l'on n'oublie pas. Pour cela, bravo à Philippe Dana d'avoir permis cette trace, et bravo à Ginette Kolinka d'accompagner les jeunes générations aussi bien qu'elle le fait sur le chemin tortueux de ce sombre passé. Pour que cela ne recommence pas. 

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Lectures associées : 

Une vie Simone Veil, 31 octobre 2007 Stock, puis juin 2015 Le Livre de Poche 

Et tu n'es pas revenu Marceline Loridan-Ivens, février 2015, Grasset