La maison des livres

26 mars 2019

ORADOUR SUR GLANE Un village si tranquille - Vanina Brière

Oradour sur Glane un village si tranquille

  • Titre : Oradour sur Glane - Un village si tranquille
  • Auteur : Vanina Brière
  • Age : 9-12 ans
  • Editions : Oskar éditeur (collection Histoire et Société)
  • Date de parution : 25 octobre 2018
  • Nombre de pages : 111 
  • ISBN : 979-1-0214-0628-5

L'auteur

Née au Mans en 1976, après un doctorat en histoire contemporaine et une thèse ayant comme sujet Les Français déportés au camp de concentration de Buchenwald", Vanina Brière écrit des romans jeunesse sur la seconde guerre mondiale. Elle est aussi chargée de recherche à la Fondation pour la Mémoire de la Déportation à Caen. 

Vanina Brière

Quatrième de couverture

En ce samedi 10 juin 1944, le paisible village limousin d'Oradour-sur-Glane entre tristement dans l'Histoire. Près de deux cents soldats allemands encerclent le bourg et rassemblent la population sur le Champ de Foire. Commence alors le plus grand massacre de civils que la France ait connu durant la Seconde Guerre mondiale : les hommes sont abattus puis brûlés. Les femmes et les enfants sont réunis dans l'église et subissent le même sort. A travers l'histoire de Robert, survivant du massacre, et Albert, témoin de cette tragique journée, on comprend comment ce village martyr est devenu le symbole national des atrocités nazies.

Mes impressions

Oradour-sur-Glane est un village que je connais bien, je passe devant régulièrement depuis toute petite. J'ai le souvenir enfant, d'en avoir un peu peur, je n'osais pas regarder, cette vision de destruction m'effrayait. A l'époque, le mémorial n'existait pas et la route menant à Limoges passait vraiment aux portes du "village martyr". Et puis avec le recul, quand j'y réfléchis, je réalise qu'à ce moment-là (début des années 1980), cela ne faisait pas "si longtemps"... !

Le 4 août 1944, dans la commune du Vigeant, petit village très proche de chez nous, des civils ont également été massacrés, suite à un accrochage avec des groupes de résistants : 

"De violents combats ont lieu entre les FFI et la Wehrmacht l’été 1944. Le 4 août 1944, les maquis Adolphe et Joël, composés de jeunes inexpérimentés, membres des FFI, accrochent, à proximité du Vigeant une colonne de la Wehrmacht qui remonte vers la Normandie pour contrecarrer les Alliés qui viennent d’y débarquer, le 6 juin. Cette colonne est encadrée par la Milice. Le combat est inégal, entre des maquisards sous-équipés et une armée expérimentée et bien armée. 18 résistants, âgés de 18 à 26 ans, trouvent la mort, deux autres sont tués lors d’une embuscade près de Persac. Les troupes allemandes investissent Le Vigeant et s’y livrent à des représailles. Des maisons sont pillées et incendiées. 22 civils sont exécutés. Le plus vieux a 73 ans et le plus jeune 17 mois. Onze otages sont contraints d’attendre la mort toute l’après-midi, à genoux, en plein soleil, le long du mur d’une mare desséchée. Ils sont fusillés vers 17 h. De nos jours, ce mur qui sert de soubassement au mémorial des Fusillés, porte encore les traces et impacts des balles." (Source Wikipedia)

Lorsque j'étais collégienne, avec quelques camarades et à l'initiative de notre professeur d'histoire (que je ne remercierai jamais assez pour cette expérience incroyable), nous avons retracé cette journée, allant interviewer les différents survivants, cherchant dans les archives... ce qui a abouti à la rédaction d'un livre sur le massacre du Vigeant. 

***

J'ai bien sûr lu beaucoup de livres sur Oradour, découvert au fur et à mesure l'atrocité de ce qu'il s'y est passé ... mais quand j'ai eu connaissance de ce nouveau livre adressé plutôt à la jeunesse, j'avais envie de voir comment le sujet était appréhendé. Je partage donc aujourd'hui cette découverte et je remercie les éditions Oskar de m'en avoir offert la possibilité.

Préfacé par monsieur Albert Valade, lui-même auteur de plusieurs ouvrages sur Oradour, ce livre comporte quinze chapitres. Au début figure un plan du village, indiquant les différents lieux du massacre.

Le premier chapitre nous présente le village d'Oradour, charmant petit bourg du Limousin, le dimanche 4 juin, avec ses enfants, rassemblés sur le Champ de Foire, les parents les surveillant du coin de l'oeil, se détendant aux terrasses des cafés. Les jeunes se sont eux réunis en cachette dans une grange pour s'amuser un peu, certains discutent du prochain match de foot, qui se disputera dimanche prochain dans un village voisin. Rien d'inquiétant en ce mois de juin 1944, la guerre semble "loin", en tous cas ici on ne se sent pas menacé. 

p.5 "Les Allemands n'y ont pas été vus depuis la nuit du 11 novembre 1942. Une pétarade sourde avait réveillé les villageois ainsi que des éclats de voix aux intonations étranges. En représailles du débarquement allié en Afrique du Nord le 8 novembre, les nazis avaient envahi la zone sud de la France restée libre. Plusieurs camions bruyants, sombres et gris traversèrent, pour l'occasion, Oradour-sur-Glane."

Au chapitre deux, le mercredi 7 juin 1944, nous faisons la connaissance de Robert, un jeune du village, âgé de 19 ans. Après son certificat d'études, faute de pouvoir faire son apprentissage chez le pâtissier du village (qui a été mobilisé) Robert travaille dans un garage de Limoges, où il se rend chaque jour en tramway. Il rentre chaque soir chez ses parents Jean et Marie. Il a trois soeurs : Odette, l'aînée, est mariée et vit avec son mari à quelques kilomètres. Georgette, 22 ans et Denise, 9 ans vivent avec leurs parents, comme Robert. 

Et puis arrive cette journée du 10 juin 1944, racontée dans les 7 chapitres suivants. L'incompréhensible. Les soldats allemands pénètrent dans le village après l'avoir soigneusement encerclé, rassemblent la population sur le Champ de Foire, disent qu'ils vont procéder à des contrôles. Les gens ne sont pas inquiets outre mesure. Puis on sépare les hommes des femmes et des enfants. Encore une fois, pas trop d'inquiétude, les hommes pensent que les soldats veulent les mettre à l'abri. Et puis c'est le massacre que l'on connaît... Robert est l'un des cinq survivants. Sa maman et ses deux plus jeunes soeurs sont tuées. Ce jour-là, son père, parti aider un ami dans un village voisin, échappera au carnage.

Les chapitres 10 à 15 racontent les jours suivants, puis les années suivantes, avec le procès de Bordeaux en 1953 à l'issue duquel les accusés seront tous finalement amnistiés, puis le procès qui se déroule à Berlin-Est en 1983.

Ce livre, qui s'adresse à un jeune public, traite le sujet avec "délicatesse" (autant que faire se peut quand on parle d'un tel événement). Le ton reste factuel et permet d'évoquer le drame en ne versant jamais dans le voyeurisme ou le pathos, même si certaines scènes sont bien sûr très dures.

Le graphisme de la couverture, de Raphaël Hadid, est très réussi. Dans un premier temps ont pourrait croire à un monstre aux cheveux de feu, alors qu'il s'agit de l'église en flammes... une image très parlante. 

*****

 

Photo Oradour à Nuremberg

J'ai pris cette photo d'une photo de l'église brûlée d'Oradour-Sur-Glane au tribunal de Nuremberg, où s'est tenu le procès des 24 principaux criminels nazis du 21 novembre 1945 au 1er octobre 1946.

Légende photo

Tribunal de Nuremberg

Tribunal de Nuremberg

Des photos d'Oradour sont également visibles à Berlin, notamment au musée "Topographie des Terrors", musée relatant les crimes du 3ème Reich, situé sur les lieux de l'ancien siège de la Gestapo.

Pour celles et ceux qui souhaitent aller "plus loin", voici quelques reportages et témoignages que j'ai visionnés après avoir lu le livre et que je trouve intéressants.

 

Témoignage de Mr Robert Hebras

Témoignage de Mr Werner C., ancien Waffen-SS inculpé pour le massacre d'Oradour-sur-Glane

Réaction de Robert Hebras à ce témoignage

Reportage sur le massacre et recherches dans les archives

Et pour finir, je garde un souvenir ému de la visite à Oradour de Monsieur Joachim Gauck, le 4 septembre 2013. Il est le premier président allemand à se rendre à Oradour. J'étais alors tout près, avais déjà vécu cinq ans en Allemagne et les images de cette visite tellement symbolique m'avaient beaucoup touchée. En arrivant à Berlin il y a quatre ans (il était encore président), j'y pensais à chaque fois que je passais devant le Château de Bellevue, sa résidence. 

Joachim Gauck à Oradour

François Hollande, Robert Hebras et Joachim Gauck dans l'église.

 

***

p.73 "Depuis huit jours que le massacre a été découvert, Robert est dans un état second. Il répond à peine quand on lui parle. Il est totalement absent. A tout instant, il est pris de crises de larmes et refuse toujours de rentrer dans la maison. Il a tout perdu, il n'a plus aucun vêtement à part ceux qu'il porte depuis le jour du massacre, tout a brûlé dans l'incendie. Son père, Jean, finit par le conduire à Oradour le samedi suivant. Le Secours national et la Croix-Rouge se sont installés à proximité du village."

p.81 "Les Waffen-SS demandent au chef de la Milice locale de choisir une localité à anéantir. Celui-ci désigne Oradour-sur-Glane. Le bourg a un profil idéal : facile à cerner, facile d'accès et facile à détruire. En plus, ce n'est pas un repère de maquisards, donc pas de résistants à affronter. Les ordres sont clairs : raser le village et tuer tous ses habitants."

p.83 "Six cent quarante-deux hommes, femmes et enfants ont été exécutés à Oradour-sur-Glane ce 10 juin 1944. Les survivants du massacre sont au nombre de six."

p.89 "Son regard se tourne vers le banc des accusés mais il n'en reconnaît aucun. Le 10 juin 1944, il a vu des soldats en tenue de camouflage. Là, il a face à lui des hommes en costume-cravate."

p.92 "A Berlin, une délégation les attend et les aide pour les formalités. Elle les conduit à l'hôtel. Le lendemain matin, on vient les chercher pour les emmener au tribunal. Aussitôt, ils vont dans la salle d'attente, où ils rencontrent leur interprète officiel. Robert est le premier témoin appelé à la barre. Quand il voit Barth, l'accusé, il a devant lui un vieillard et peine à imaginer que cet homme ait pu être l'auteur du massacre d'Oradour. Le tribunal confirme que Heinz Barth était sous-lieutenant dans la 3e compagnie du 1er régiment de la division "Das Reich" le 10 juin 1944." 

 


20 mars 2019

COSETTE - Victor Hugo - Olivier Desvaux

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  • Titre : Cosette
  • Auteur : Victor Hugo
  • Illustrateur : Olivier Desvaux
  • Editions : Belin Jeunesse
  • Date de parution : 24 octobre 2018
  • Nombre de pages : 56
  • ISBN : 978-2-410-01466-2

L'auteur

Victor Hugo est né le 28 février 1802 à Besançon et mort le 22 mai 1885 à Paris. Il est considéré comme l'un des plus grands écrivains français. Il était romancier (Notre Dame de Paris, Les Misérables), poète (Les Feuilles d'automne, Les Contemplations), dramaturge (Hernani, Ruy Blas) et dessinateur. Il était également très engagé en politique et a dû s'exiler (à Guernesey) pendant les 20 années qu'a duré le second empire. Lors de ses funérailles nationales, sa dépouille a été transférée au Panthéon le 1er juin 1885.  

Victor Hugo par Nadar

L'illustrateur

Olivier Desvaux est né le 12 mai 1982 à Rouen. Après une année en arts appliqués à l’école Estienne à Paris, Olivier entre à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris. Il sort diplômé en 2006. En 2018 il est nommé Peintre Officiel de la Marine. La peinture à l'huile est sa technique de prédilection.

Olivier Desvaux

(Clic sur l'image pour accéder au blog d'Olivier Desvaux)

Quatrième de couverture

 Cosette est une petite orpheline de 8 ans, qui a été recueillie par un couple terrible, les Thénardier. Dans leur auberge, ils la font travailler sans répit. Le soir de Noël, ils l'envoient chercher de l'eau dans la forêt. Cosette tremble de peur jusqu'à ce qu'elle rencontre un homme qui va changer sa vie. Il s'appelle Jean Valjean...

Pour découvrir, dès 8 ans, cet épisode poignant des Misérables, et se plonger dans l'univers de Victor Hugo à travers les somptueux tableaux d'Olivier Desvaux.

Mes impressions

Ce magnifique album offre un double plaisir à son lecteur : celui de se replonger avec délice dans le texte de Victor Hugo (ou de le découvrir !) et celui, non moins agréable, de se laisser embarquer dans l'univers imaginé par Olivier Desvaux. Et quel univers ! Les illustrations de cet album sont époustouflantes.

 

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Les tableaux réalisés par l'artiste-illustrateur sont d'une douceur incroyable. Presque exclusivement en pleine page, les images sublimes viennent accompagner le texte de Victor Hugo de façon magistrale, dans l'ombre de l'antre des Thénardier, comme dans la lumière de la légèreté retrouvée. 

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J'ai un énorme coup de coeur pour cet album qui permet d'allier deux arts, celui de la littérature et celui de la peinture, ce qui aurait sans aucun doute beaucoup plu à Victor Hugo. Cet album ne laissera pas les enfants indifférents et donnera aux plus grands l'envie de se (re)plonger dans l'oeuvre de Victor Hugo. Un vrai bonheur. Bravo pour cette belle idée et merci aux éditions Belin Jeunesse !

*****

Gros coup de coeur

17 mars 2019

BERLIN FINALE - Heinz Rein

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  • Titre : Berlin Finale
  • Auteur : Heinz Rein
  • Traducteur : Brice Germain
  • Editions : Belfond (collection vintage)
  • Date de parution : 20 septembre 2018
  • Nombre de pages : 880
  • ISBN : 978-2-7144-7143-7

L'auteur

Heinz Rein est né à Berlin en 1906. Employé de banque et journaliste sportif dans les années 1920, il voit ses écrits boycottés par le régime nazi dès 1933 pour avoir soutenu les causes socialistes. Et les sanctions ne s'arrêtent pas là : il est rapidement appréhendé par la Gestapo et condamné au travail forcé. 

Après la chute de Hitler, Heinz Rein devient consultant littéraire pour l'administration allemande dans la zone d'occupation soviétique puis auteur free-lance en Allemagne de l'Est. C'est alors qu'il s'attèle à la rédaction de Berlin Finale, son plus grand succès : un roman-somme écrit dans l'urgence, qui deviendra après sa parution en Allemagne dès 1947 l'un des premiers best-sellers post-Seconde Guerre mondiale, s'imposant comme un témoignage historique inestimable. 

A l'aube des années 1950, Heinz Rein rompt avec le Parti socialiste unifié au pouvoir et se réfugie en Allemagne de l'Ouest à Baden-Baden, où il meurt en 1991, peu après la chute du mur de Berlin.

Heinz Rein

Quatrième de couverture

" Nous tenons entre nos mains un témoignage historique absolument unique. " 


Fritz J. Raddatz, essayiste et journaliste 

 

Publié en 1947 en Allemagne, vendu à plus de 100 000 exemplaires, Berlin finale est l'un des premiers best-sellers post-Seconde Guerre mondiale. Une œuvre passionnante, haletante, audacieuse, qui a su, alors que l'Europe se relevait à peine de la guerre, décrire dans toute sa complexité le rapport des Berlinois au nazisme. 
Jusqu'alors inédit en France, un roman-reportage brillant qui nous raconte, à travers les destins d'une poignée de résistants, les derniers jours de Berlin avant sa chute. Un texte majeur, un Vintage événement. 



" Berlin finale est une incroyable redécouverte, à la hauteur du roman de Hans Fallada Seul dans Berlin... Très peu de livres restituent d'une manière aussi cauchemardesque et intense l'enfer qu'a été la fin de la Seconde Guerre mondiale. " 


Frankfurter Allgemeine Zeitung

Mes impressions

Berlin Finale est un roman incroyable, qui raconte la vie dans Berlin, au coeur de la ville, dans ses entrailles, juste avant et pendant la bataille de Berlin, du 14 avril 1945 au 2 mai 1945.

Dans ce récit, Heinz Rein dresse les portraits d'un déserteur, Joachim Lassehn, d'un fervent opposant de la première heure au régime hitlérien, Friedrich Wiegand, et d'un médecin venant en aide à un groupe de résistants, le Dr Walter Böttcher. Tous se retrouvent régulièrement dans le café d'Oskar Klose, am Schlesischen Bahnhof, afin d'organiser leurs actions.

A l'approche des alliés - les Américains vont bientôt franchir l'Elbe à Madgebourg et les Russes l'Oder à Francfort - la vie dans Berlin en ruines, les alertes aux bombardements, l'organisation de la vie dans les abris se transforment en une véritable chasse à l'homme, les résistants traquant les nazis et inversement. 

Ce livre, publié seulement deux ans après la fin de la guerre, est à la fois un roman d'action, une analyse sociologique des Berlinois et des Allemands  dans un moment extrêmement critique de leur histoire, mais aussi un véritable document historique, ne serait-ce que dans les descriptions très détaillées qui sont faites de l'état de la ville en 1945. 

p.66 " Le Dr Böttcher lui répond avec gravité :

          Votre génération, monsieur Lassehn, est dans une situation déplorable. Nous, c'est-à-dire en particulier Wiegand et moi, et aussi notre ami commun Klose, avons très souvent discuté de ce sujet et nous sommes arrivés à la conclusion qu'aucune génération n'avait encore été aussi malheureuse que la vôtre. L'ampleur de son malheur ne se révélera dans toute son horreur qu'après la débâcle, ce qui n'est plus qu'une question de mois. Avec la destruction de ses fondations, le sol se dérobera sous ses pieds et elle chutera dans le vide, elle se retrouvera sans rien et le coeur déçu, elle reconnaîtra la tromperie et la manipulation dont elle a été victime, mais elle reniera aussi les autres idéaux et les nouvelles croyances qui s'offriront à elle, désormais elle ne toisera qu'avec mépris et une profonde méfiance tous ceux qui revendiqueront le pouvoir ou parleront d'idéologie (...)"

***

p.72 " La défaite militaire n'effacera pas aisément ce point de vue, ses effets sur les hommes dureront plus longtemps, jusqu'à ce qu'ils se rendent compte peu à peu que ce ne sont pas des erreurs stratégiques qui ont provoqué la chute de leur Führer, que la guerre n'était pas une faute, mais que tout le soi-disant mouvement était déjà un crime."

***

p.82 " Dans la Kurfürstenstrasse, il y a une maison qui se différencie des autres. Ce n'est pas un banal immeuble de quatre étages mais un bâtiment prestigieux, il n'a pas d'entrée ordinaire mais un portail (...) Lorsque l'incroyable arriva, lorsqu'un homme des bas-fonds de Vienne se fit nommer chancelier du Reich allemand par le Generalfeldmarschall sénile de la Grande Guerre mondiale, certaines choses changèrent dans cette maison de la Kurfürstenstrasse. Aux gracieuses chaussures de dame ou aux souliers vernis distingués succédèrent les solides bottes hautes et les godillots militaires grossiers (...)

***

p.85 " Le national-socialisme s'était réservé le privilège de produire des synonymes de peur mortelle, la Prinz-Albrecht-Strasse, la Burgstrasse, la Kurfürstenstrasse, la Grosse Hamburger Strasse, toutes les convocations qui émanaient de ces adresses répandaient la crainte et l'effroi, la plupart du temps, en effet, être accusé équivalait à être condamné à un emprisonnement en camp de concentration, et être témoin à être complice."

***

p.189 " Et maintenant Lassehn traverse avec eux la Kleiststrasse. Pas une maison n'est intacte, il n'y a que des ruines calcinées de part et d'autre et les rues transversales sont bloquées par des décombres. Ils empruntent d'abord la promenade puis, là où le métro monte vers la station aérienne de Nollendorfplatz, le remblai. Cela fait longtemps que les Berlionois se sont habitués à marcher sur les remblais, non seulement les trorroirs sont souvent rendus impraticables par les décombres et les gravats, mais c'est surtout moins dangereux, il n'est pas rare en effet que des murs encore debout s'écroulent brusquement sur les passants. "

 

Même si j'ai trouvé par moments la lecture de ce roman fastidieuse (880 pages), et malgré quelques "invraisemblances" comme par exemple lorsque s'engagent de grandes discussions politiques dans un abri alors que chacun devrait craindre pour sa survie, j'ai trouvé très intéressantes les réflexions qui y sont menées sur la société, sur les relations humaines dans une ville-fantôme où chaque rencontre pouvait être la dernière. Il est peu courant de "revivre" la bataille de Berlin de l'intérieur comme dans ce roman, qui a d'ailleurs à juste titre été comparé à Seul dans Berlin de Hans Fallada, même si ce dernier décrit la vie et l'action d'un couple de résistants dans Berlin pendant la guerre et non au moment de la bataille de Berlin.  

Plus on avance dans la lecture plus l'étau se resserre, les poches de résistance doivent se méfier des SS ainsi que des civils enrôlés dans le Volksturm, à la botte des nazis, prêts à tuer père et mère pour cette cause qui peu à peu leur échappe. Ils sont de plus en plus hargneux à mesure qu'ils réalisent qu'ils ont été trompés par leur Führer. Ce Führer qui, depuis son bunker leur ment encore et toujours, leur intime l'ordre ultime de se battre jusqu'à la dernière minute, leur ment encore en leur disant pour les faire tenir, que Berlin résistera parce que des troupes ont été appelées en renfort depuis l'extérieur et que leur arrivée est imminente, alors qu'il n'en est rien. Dans le roman, de temps à autre, des coupures de journaux d'époque sont insérées, jusqu'à la fin, comme par exemple la dernière parution du journal "Der Angriff", du 24 avril 1945, p.682

Le Führer dirige la défense de la capitale du Reich

La défense de la capitale du Reich est dirigée par le Führer, qui a décidé, au milieu des habitants de Berlin, de mener à bien la mission de sauver la capitale du Reich. Le Führer est tenu informé heure par heure de la situation sur toutes les lignes de combat à Berlin et dans les environs. Il donne lui-même des ordres sur tous les points sensibles.(...)

C'est une peur panique qui s'installe avec l'entrée des Russes dans Berlin, exposant les habitants à des situations d'extrême violence. Les nazis procédaient à des pendaisons sommaires, à des exécutions sur-le-champ pour quiconque baisserait les bras et refuserait de défendre sa ville, son quartier, sa rue... Ces scènes terribles nous laissent imaginer l'atmosphère qui devait régner à Berlin, dans les dernières heures de la bataille. Les civils n'auront à aucun moment été épargnés. Et dans le même temps, l'auteur met le peuple allemand face à ses propres contradictions, remet en cause son obéissance aveugle et irréfléchie. 

p.194 " Les voilà arrivés au Potsdamer Brücke, là aussi tout n'est que décombres, maisons en ruines et taupinières, mais c'est déjà une destruction ordonnée et rangée, pour ainsi dire, les gravats ne s'étalent pas sur les trottoirs, ils ont été rassemblés à l'intérieur des ruines ; dans les trous des façades calcinées, les briques taillées sont empilées avec soin, des affiches et des panneaux signalent les nouvelles adresses des usines et des sociétés détruites, des inscriptions à la craie à moitié effritées annoncent : "Tout le monde est en vie" ou : "Nous sommes encore vivants", il y a un annuaire de Berlin de 1945, annoté : "Otto Schultz, chez Pfeiffer, au 74, Hauptstr. " (celui-là souhaitait rester dans le quartier), ou : "Famille Baensch, 26, Summterstr., à Basdorf" (ils ont préféré quitter Berlin), on trouve aussi des messages fraîchement écrits à la peinture à l'huile blanche : "Nos murs peuvent se briser, nos coeurs, jamais", ou : "Führer, nous te suivons", ou encore : "Nous ne capitulerons jamais ! "

Voilà par exemple ce que l'auteur fait dire au personnage de Klose : 

p.216 " Ferme-la un peu Joachim, tu es peut-être un bon musicien mais à part ça tu es un gars sacrément stupide. Ne m'en veux pas, mon garçon, si je te sors ça sans prendre de gants, mais je dis les choses comme elles me viennent. Je veux dire que tu souffres du mal héréditaire des Allemands : ce sont de bons musiciens et d'excellents comptables, des ingénieurs chevronnés et des balayeurs appliqués, de fins connaisseurs des cultures de toutes les époques, et ils savent tout sur les choses les plus compliquées possibles, ils sont de manière générale extraordinairement habiles et appliqués, avides de savoir et doués, mais... Oui, c'est là qu'il y a un grand "mais",  mon garçon... Ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, le musicien, pas au-delà de son piano, le balayeur, pas au-delà de son balai, le comptable...

En effet, nous, les Allemands, ne sommes pas une partie de ce monde, le monde est construit autour de nous, en complément de nous, comme un accessoir imparfait. Les autres ne sont que des dilettantes et des amateurs, ça a été martelé si longtemps et sur tous les tons dans la cervelle des Allemands qu'ils le croient sans réserve et se transmettent cette conviction de génération en génération. "

Ce livre, très bien documenté, ayant été écrit juste après la guerre, je l'ai lu, 80 ans après sa parution en Allemagne, comme un témoignage, comme un document historique, plus que comme un roman, même si par moments il comporte aussi de belles scènes de suspense. Il était intéressant d'être à Berlin pour le lire, surtout lors des passages qui décrivent la ville. Les réseaux de S-Bahn (RER) et U-Bahn (métro), qui étaient déjà là, n'ont pas changé, les rues ont souvent les mêmes noms, il était alors facile de s'imaginer à quels endroits se trouvaient les protagonistes. Désormais quand je penserai à la bataille de Berlin, je n'y penserai plus de la même façon, c'est certain. L'analyse que l'auteur fait de la société allemande, du nazisme, est assez impressionnante quand on sait que le livre a dû être écrit dans l'année qui a suivi la fin de la guerre. Merci aux éditions Belfond pour cette lecture très instructive, et pour cette belle collection "Belfond Vintage" qui édite des romans jusqu'ici inédits en français, ou bien oubliés, introuvables. Et une mention spéciale au traducteur, qui par son travail de qualité, permet une lecture très fluide de cet ouvrage imposant. 

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2019-02-27 13

La bataille de Berlin a laissé des traces encore bien visibles aujourd'hui comme sur ce bunker situé non loin de la Friedrichstrasse.

14 mars 2019

Le sourire du diable - Entretien entre trois blogueuses, Blandine, Pauline et Cécile

Le sourire du diable

Suite à la lecture commune du roman Le sourire du diable, nous avons eu le grand plaisir avec Blandine (Vivrelivre) et Pauline (Entre les pages) de réaliser une interview de Nancy Guilbert. Voici maintenant l'entretien que nous avons mené entre nous.

Blandine de Vivrelivre

Pauline d’Entre Les Pages

Cécile de La Maison des Livres

***

La chronique de Blandine  *** La chronique de Pauline *** La chronique de Cécile

***

&. Qu'avez-vous pensé du titre et de la couverture du roman de Nancy ?

Blandine :

J’ai su le titre avant de découvrir la couverture (très belle). Les deux sont très complémentaires. 

Sans l’image de la couverture, ce titre suppose qu’une personne de mauvaise aura se trouve dans l’histoire. La couverture renforce cette impression et indique un contexte historique, de par sa couleur dominante (kaki) et l’ombre noire en uniforme militaire. 

Celle de la femme, enceinte, bien que plus claire, ne m’est pas apparue d’emblée.

Et l’on pressent quelque chose de tragique dans la fusion de ces éléments : titre-couleurs-dessin.

Cécile :

J’aime beaucoup la couverture, je trouve qu’elle complète bien le titre, en l’explicitant un peu, juste ce qu’il faut pour attiser la curiosité du lecteur. Elle est à la fois douce et mystérieuse, mais associée au titre, aucun doute sur l’ombre noire un peu lugubre que l’on voit derrière la femme. Cette couverture est très réussie, et associée au titre, c’est parfait.

Pauline :

Les deux sont très beaux. Ils en jettent, je dirais même ! Ils donnent envie de découvrir le roman s'accordent sur le côté sombre de l'histoire. Mais je suis d'accord avec Cécile : il y a aussi de la douceur dans l'illustration de la couverture. Tout comme il y a de l'espoir dans le texte.

 

&. Qu'est-ce qui vous est venu à l'esprit lorsque vous les avez découverts ?

Blandine :

Lorsque je l’ai découverte, j’ai été plutôt surprise. Bien qu’elle suggère une part d’ombre, je trouvais qu’elle disait beaucoup du roman. Mais c’est aussi parce que je connaissais la thématique et (beaucoup) de l’histoire, ayant eu la chance de la lire en tant que bêta-lectrice.

Pauline :

Le titre m'a plu tout de suite car je l'ai trouvé très énigmatique. Comme je l'ai connu avant d'avoir accès au résumé du roman ou à la couverture, je ne savais pas dans quel contexte les mots étaient utilisés.

Quand, ensuite, j'ai découvert la première de couverture, j'ai pensé que j'en savais un peu plus mais c'est tout. Je me suis volontairement empêchée de réfléchir à ce que pourrait être l'intrigue de ce livre, j'avais très envie d'être surprise par les événements.

Cécile :

Lorsque j’ai découvert le livre, j’ai tout de suite aimé le contraste entre la douceur du vert, la teinte pastel du titre et la noirceur de la silhouette d’homme derrière celle de la femme. Ce contraste se retrouve bien dans le roman ensuite. 

 

&. Qu'avez-vous particulièrement aimé dans ce roman ?

Blandine :

Le contexte historique. C’est une période, et la guerre en général, qui m’ « attire » beaucoup.

Elle est propice à bien des scenarii, mais permet aussi de faire des ponts et d’aborder des points (encore) très actuels, sans effet moralisateur, convenu, démagogique.

Les multiples formes de la narration : l’épistolaire, le dialogue, le journal intime et la narration pure. J’aime les polyphonies.

Les relations familiales et plus encore inter et trans générationnelles.

Chacune d’entre nous avons mis en avant un point particulier, un aspect du roman qui nous a parlé au cœur. Cela montre qu’il y a autant de lectures possibles que de lecteurs. Et c’est fascinant.

Pauline : « Tout cela, autour de la nécessité pour chacun de savoir d’où il vient. »

Cécile : « Je remercie Nancy Guilbert du fond du cœur de mettre en lumière à travers ses écrits des messages de tolérance, de bienveillance, d'empathie. »

Blandine : « Les différentes formes du silence rencontrées dans le roman (je ne veux pas trop en dire donc ne les cite pas toutes) le secret, les années qui passent, l’absence, la disparition, mais aussi le délai d’attente entre les courriers…»

Pauline :

Particulièrement ? Le fait, encore une fois, de découvrir comme un talent caché de Nancy, habituée que j'étais à lire ses albums pour plus jeunes lecteurs. J'aime les histoires de famille, les secrets, les intrigues historiques et psychologiques aussi. Alors j'ai aimé que tout soit réuni dans un seul et même livre !

Cécile :

J’ai aimé dans ce roman les intrigues que l’on découvre à travers les lettres et le journal de Rose, les différentes informations qui sont distillées peu à peu et entretiennent le questionnement du lecteur. J’ai aimé aussi évoluer avec les personnages à travers différentes époques, très bien décrites, notamment grâce aux musiques qu’écoutent les protagonistes. 

 

&. Aimez-vous les histoires avec des secrets de famille ?

Blandine :

Oui, c’est une thématique qui me touche beaucoup – certainement parce qu’elle résonne de trop.

Pauline :

Enormément ! Nous sommes tous concernés par les secrets de famille et ils peuvent être fascinants. Ceux que nous croisons dans les livres nous font forcément un peu réfléchir à ce que nous traversons/partageons/évitons dans la réalité.

Cécile :

Je crois que ce sont mes préférées. Un secret de famille peut être la source de tellement de sentiments, d’interactions, de découvertes. C’est un excellent ressort dans une histoire et finalement, les « secrets de famille », ça peut concerner beaucoup de personnes !

 

&. Sur quelle étagère avez-vous rangé ce livre chez vous ?

 

Blandine :

Il est dans ma chambre, dans ma bibliothèque en face de mon lit, parmi mes romans ado préférés.

Entre autres : U4 / Deux secondes en moins / Blue Cerises / Soul Breaker, etc.

Pauline :

Dans une des bibliothèques de mon bureau avec tous (ou presque) les autres livres de Nancy que je possède.

Cécile :

Je l’ai posé sur l’étagère réservée à la littérature jeunesse, à côté de Deux secondes en moins, le roman que Nancy a écrit avec Marie Collot, lui aussi une belle histoire de résilience.

 

&. Où / Comment classeriez-vous cet ouvrage dans une librairie pour que les lecteurs le trouvent ?

 

Blandine :

Je le rangerais parmi les romans ado.

Soit par classement alphabétique. Nancy ayant écrit un autre roman ado, cela permettrait d’avoir une « épaisseur ». De face (à son arrivée puis pour le remettre en avant) puis de côté.

Dans un classement thématique, il risquerait d’être « noyé » car il y a beaucoup de romans ado sur la période.

Et pour un évènement particulier, une actualité, mise en avant de face, sur une table ou en vitrine.

Pauline :

Au rayon jeunesse, évidemment. À côté de tous les autres livres de Nancy, albums, petits ou plus épais romans confondus. Oui, j'aime repenser l'organisation des librairies ou bibliothèques ! Cela montrerait aux lecteurs que les auteurs peuvent écrire des choses très différentes et qu'ils sont donc eux aussi invités à aimer plein de styles de lectures différents.

Cécile :

Je crois qu’il serait exposé à plusieurs endroits. Avec les « romans jeunesse » (ados), toujours au rayon jeunesse, dans l’espace réservé à l’histoire, et puis dans un espace « psychologie/ résilience ». Je le mettrais en évidence dans tous ces rayons-là afin qu’il trouve son public à tous les coups, car il représente tout cela à la fois.

 

&. Si vous aviez seulement droit à deux phrases de quelques mots pour donner envie de le lire, lesquelles seraient-elles ?

 

Blandine :

« -Tu reproduis exactement ce qu’a fait Rose avec toi et que tu lui as si violemment reproché. Parle à Nina. Tu sais combien les secrets de famille sont des poisons. » 

 

« On ne peut pas obliger les gens à s’aimer s’ils ne l’ont pas décidé. »

Pauline :

Pas de citations pour moi mais :

Le sourire du diable vous montrera combien l'amour, le temps et l'identité sont importants. Il vous fera sûrement changer certaines choses dans votre existence.

Cécile :

« J'ai attendu que la maison s'endorme pour remonter à pas de loup dans le grenier. Je me suis assise en tailleur sur la couverture que j'avais emportée. Par quoi allais-je commencer ? Le journal de Rose m'attirait comme un aimant, et c'est lui que j'ai décidé de prendre en premier. » 

 

« Décidément, que de secrets. C'était pire qu'avec des matriochkas : j'avais l'impression que la dernière poupée n'existait pas : il y en avait toujours une, encore et encore, à l'infini. »

 

&. Quelle impression vous laisse ce livre quelques semaines après en avoir terminé la lecture ?

 

Blandine :

Concernant l’histoire : l’impression d’un grand gâchis.

Concernant son impact dans la vie : qu’il faut dire les choses, qu’il faut exprimer aux gens qui nous entourent combien on les aime/pense à eux.

Pauline :

Je m'en souviens parfaitement ou presque ! Ce qui veut dire que j'ai passé un excellent moment mais aussi que ce livre m'a touchée à plusieurs niveaux.

Il me fait penser à des choses que je devrais faire et que je ne fais pas...

Cécile :

Plus le temps passe, plus les souvenirs que j’ai de cette histoire sont des souvenirs de douceur, malgré le drame qui en constitue la trame. Il me reste le souvenir de la fin de l’histoire, un moment très fort. 

 

Quel est le personnage qui vous a le plus touchées dans ce roman ?

 

Blandine :

Ma réponse immédiate aurait été Louise, la fille et mère.

Car, il me semble que c’est elle qui a le plus souffert. Pas tant physiquement, mais psychologiquement c’est certain, et qui a transmis sa souffrance.

Mais, je dirais aussi Nina, « victime » collatérale, suivante et bien innocente du/des silences et des hontes, qui ne comprend pas et qui cherche des réponses, bien naturellement.

Pauline :

Louise m'a énormément touchée car elle se trouve au milieu de l'intrigue dans tous les sens du terme. Elle est la fille et est mère elle est aussi. C'est avec elle que tout commence, c'est aussi peut-être pour ça qu'elle ressort plus que les autres quand je pense aux personnages de ce roman. J'aime aussi beaucoup le personnage de Friedrich qui mériterait un livre à lui tout seul.

Cécile :

Je crois que le personnage pour lequel j’ai ressenti le plus d’empathie est celui de Rose. Pour les épreuves qu’elle a traversées, qu’elle a dû affronter assez seule et pour lesquelles elle n’a pas su trouver de solution. 

J’ai également ressenti beaucoup de sympathie à l’égard de Friedrich Jung, l’ami que l’on aimerait tous avoir.

 

&. Qu'est-ce qui vous a donné envie de lire ce roman ?

 

Blandine :

J’ai eu la chance de découvrir ce roman pendant sa gestation. Le lire une fois publié était une évidence. 

Découvrir comment Nancy avait finalement tourné son histoire, les choix faits ou écartés. C’est génial et passionnant !

Même sans cela, j’aurais souhaité lire ce roman, juste parce qu’il est de Nancy !

Pauline :

Je n'ai pas envie de cacher mon amitié avec Nancy. Je lis les livres de Nancy car ils sont écrits par Nancy. J'aime échanger avec elle avant, pendant et après la création, lire ses livres est juste une évidence. Cela a déjà été dit mais je l'ai découverte ici dans un tout autre registre et j'ai autant apprécié cela que le roman en lui-même. J'ai donc hâte de lire son prochain roman !

Cécile :

J’avais très envie de lire ce roman parce qu’il est écrit par Nancy et je suis toujours très sensible aux valeurs qu’elle partage. De plus, la seconde guerre mondiale est un thème qui m’a toujours attirée. Et pour finir, dans ce roman il y a un petit lien avec Berlin, une ville que j’aime énormément et dans laquelle j’ai la chance de vivre depuis un peu plus de trois ans.

 

&. Nancy est une auteure qui excelle dans les différents formats de livres et de lectorat. Avez-vous un ou deux de ses livres à recommander ?

 

Blandine :

La grande nuit, illustré par Séverine Dalla chez Vertpomme

 

Mission Dinosaure. Vol au Musée d’Histoire Naturelle de Lille. Chez Ravet-Anceau 

 

Pauline :

Quelle question difficile !

J'ai un penchant pour les enquêtes et je trouve que sa série petits polars est idéale pour une initiation augenre. Sur mon blog, j'ai rédigé des chroniques pour 

Opération requin : Enquête à l’aquarium de Boulogne-Sur-Mer et Aventure au musée de l’Institut Pasteur de Lille.

Un mur si haut est puissant !

Ma liberté tout en couleurs est nécessaire !

Deux secondes en moins (pour les plus grands) est bouleversant !

Ah, c'était un ou deux livres seulement ? Oops !

 

Cécile :

Mes recommandations iraient vers Un mur si hautun magnifique album qui traite de façon universelle des guerres entre les peuples, des murs que l’on construit et des déchirements que cela engendre. 

Je recommanderais également Ma liberté tout en couleursun roman écrit à quatre mains avec Sylvie Baussier. Ce roman raconte l’histoire de Cassie, jeune esclave dans une plantation de coton. 

 

***

Ces échanges autour du roman Le sourire du diable se terminent ici, je tiens à remercier Blandine et Pauline avec qui j'ai beaucoup aimé partager cette "aventure", ainsi que Nancy Guilbert, qui a bien voulu répondre à nos questions et nous en dire un peu plus sur ce roman, sans oublier les éditions Oskar, sans qui nous n'aurions pas pu découvrir cette histoire.

***

Nancy Guilbert sur le blog : 

Ma liberté tout en couleurs chez Oskar Editeur

La pilote du ciel chez Alice jeunesse

La petite lutine de Noël chez Limonade

Un mur si haut chez Des ronds dans l'O jeunesse

Deux secondes en moins chez Magnard jeunesse

Tim et le Sans-Nom chez Léon art&stories

Le sourire du diable chez Oskar Editeur

Et beaucoup d'autres à venir !

 

12 mars 2019

La frégate Hermione

Aujourd'hui, je vous parle d'un sujet qui me tient à coeur, la frégate Hermione, à travers trois livres jeunesse extraordinaires : 

La vie à bord de la frégate Hermione

Ces drôles d'oiseaux et l'aventure de l'Hermione

La Corderie royale

Ces trois ouvrages, très complémentaires, sont tous écrits et illustrés par Didier Georget. 

La Corderie royale - Ces drôles d'oiseaux et l'aventure de l'Hermione - La vie à bord de la Frégate Hermione

La corderie royale

 

Quatrième de couverture

  • Titre : La corderie royale
  • Auteur-illustrateur : Didier Georget
  • Editions : Gulf stream éditeur
  • Age : dès 8 ans
  • Date de parution : 7 mai 2008 (pour cette deuxième édition, août 2014)
  • Nombre de pages : 30
  • ISBN : 978-2-35488-027-9

La vie à bord de la frégate Hermione

 

Quatrième de couverture

  • Titre : La vie à bord de la frégate Hermione
  • Auteur-illustrateur : Didier Georget
  • Editions : Gulf stream éditeur
  • Collection : Autour de l'Hermione
  • Age : 6-12 ans
  • Date de parution : 7 mai 2009
  • Nombre de pages : 48
  • ISBN : 978-2-35488-044-6

 

Ces drôles d'oiseaux et l'aventure de l'Hermione

 

Quatrième de couverture

  • Titre : Ces drôles d'oiseaux et l'aventure de l'Hermione
  • Auteur-illustrateur : Didier Georget
  • Editions : Gulf stream éditeur
  • Collection : Autour de l'Hermione
  • Age : 6-12 ans
  • Date de parution : 26 juin 2014
  • Nombre de pages : 46
  • ISBN : 978-2-35488-239-6

L'auteur

Didier Georget est un auteur, illustrateur, graphiste plasticien. Originaire des Charentes, il a suivi une formation aux Beaux-Arts d'Angoulême (2 ans) puis de Rennes (3 ans). Il a ensuite travaillé à Paris comme dessinateur dans la presse écrite. Il devient ensuite l'auteur de prépublications de bandes dessinées dans les revues A suivre et Corto des éditions Casterman. Il réside aujourd'hui en Charente-Maritime où il exerce l'ensemble de ces activités. Il est l'auteur de quelques ouvrages sur la frégate Hermione.

Didier Georget

( Clic sur la photo pour accéder au site de Didier Georget - Photo empruntée au site des éditions Gulf stream)

Mes impressions

J'ai décidé de présenter ces trois albums ensemble car ils sont complémentaires. Ils peuvent bien sûr être découverts  indépendamment les uns des autres ! En les lisant, vous apprendrez tellement ! Vous apprendrez l'Histoire, mais aussi l'Humain avec cette merveilleuse aventure de la reconstruction à l'identique de la Frégate Hermione, "suite au pari fou d'un groupe de passionnés". 

La reconstruction a commencé en 1997. La coque a été mise à flot sur la Charente les 6 et 7 juillet 2012 à l'occasion d'une grande fête, puis transférée dans la forme voisine Napoléon III, pour l'installation des mâts, des voiles et du gréement. Son voyage inaugural vers les Etats-Unis d'Amérique sur les traces de La Fayette est programmé en 2015.

De nombreux corps de métiers se sont succédé pour concrétiser ce défi. Charpentiers, menuisiers, forgerons, gréeurs, poulieurs, voiliers, sont à pied d'oeuvre sous l'égide d'une petite équipe pilote : l'Association Hermione-La Fayette.

                                                                                           Ces drôles d'oiseaux et l'aventure de l'Hermione, p.9

Ici, tout est dit ! Depuis 20 ans, un groupe de passionnés réalise son rêve, ce bateau d'un autre temps a été ressucité et est apparu au fur et à mesure dans l'arsenal de Rochefort près de la Corderie Royale. Ce chantier, j'ai eu la grande chance de le suivre régulièrement car il se trouve dans ma région. Je n'étais malheureusement pas présente lors de la mise à flot, ni lors du grand départ, mais j'ai bien sûr suivi ces événements de près et avec beaucoup d'émotion.

Notre première visite du chantier, nous l'avons effectuée en 2004 : 

 

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A ce moment-là il est encore difficile de reconnaître la forme de la frégate, le chantier est colossal !

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Passionnée d'histoire, je suis intriguée et émue par cette aventure, dont le but est de mettre à flot cette "réplique" et de lui faire à nouveau traverser l'Atlantique pour renouveler le voyage de La Fayette.  

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Dans ces trois albums de Didier Georget, tout est expliqué. 

Ces drôles d'oiseaux et l'aventure de l'Hermione

qui nous présente cette belle aventure, est un ouvrage très didactique expliquant tout le vocabulaire, à la fois sur le chantier naval, mais aussi sur la frégate. L'auteur redonne le contexte historique et les grandes dates, de courtes biographies du Marquis de La Fayette (1757 - 1834) et du Vice-amiral de la Marine Royale Latouche-Tréville (1745 - 1804) mais aussi l'évolution des moyens de navigation.

Sont également expliquées les différentes étapes de la construction du navire, puis tous les corps de métiers devant intervenir sur un tel chantier (le bois, la forge, la mâture, la voilerie, le gréement...) viennent ensuite des éclairages sur la navigation, l'artillerie, la vie à bord, avec en fin d'ouvrage une ouverture sur le présent et l'avenir dans un chapitre intitulé Une frégate historique et néanmoins un navire du XXIè siècle. 

"L'Hermione a dû s'adapter aux normes maritimes internationales de sécurité en vigueur pour obtenir l'autorisation de naviguer. Certains aménagements ont dû être installés à son bord, comme les groupes électrogènes pour alimenter l'appareillage de navigation électrique moderne..." p.36

Le tout illustré de façon très vivante et très claire, avec des personnages qui sont des "drôles d'oiseaux". Les dessins plus techniques sont légendés, on y rencontre un vocabulaire très riche et précis. Ce livre peut convenir aussi bien à un lecteur curieux qu'à un passionné de navigation, qui voudrait apprendre par coeur le vocabulaire spécifique. 

Quelques bateaux navigant à l'époque de l'Hermione

La dernière double page est consacrée aux différentes étapes américaines de l'Hermione en 1780 ( Halifax, Boston le 28 avril 1780, Greenport, New-York, Philadelphie, Baltimore, Annapolis, Washington D.C., Yorktown ) et au voyage de la réplique de l' Hermione en 2015, comportant les mêmes étapes. Avez-vous vu les images de l'arrivée de l'Hermione dans les ports américains en 2015 ? Ces moments étaient terriblement émouvants, à vous donner des frissons. 

 

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Cette photo de l'Hermione a été prise en août 2013, soit 2 ans avant son grand départ pour l'Amérique ( Clic sur l'image pour accéder à une vidéo montrant l'Hermione lors du grand départ de l'île d'Aix le 18 avril 2015 )

Voici d'autres vidéos montrant l'arrivée de l'Hermione à Yorktownson arrivée à New-Yorkson arrivée à Boston.

La vie à bord de la frégate Hermione

Ce second album aborde plus en détails la vie quotidienne à bord de l'Hermione, avec au sommaire, entre autres, les manoeuvres, l'artillerie, les batailles navales, les maux du bord, les différents métiers du bord, l'hygiène, la nourriture du bord, les punitions et beaucoup d'autres chapitres, tous plus passionnants les uns que les autres, toujours illustrés de façon très explicite et avec humour. 

Les conditionnements

Enfin avec La corderie royale, le lecteur apprend absolument tout sur la corderie royale et la fabrication des cordes, élément indispensable à la navigation d'une frégate comme l'Hermione. 

P.12 "En Mars 1666, François Blondel, architecte du roi Louis XIV, commence les travaux. C'est trois années plus tard, en Juin 1669, que la Corderie, premier bâtiment de l'arsenal a être construit, est achevée. 374 m de longueur pour 4500 m2, c'est pour l'époque la plus grande manufacture d'Europe. La Corderie sert à confectionner les plus grands cordages du royaume." 

Là aussi il est question des différents corps de métiers présents dans une corderie, des espadeurs (connaissiez-vous ce mot ?)aux fileurs, en passant par les peigneurs. Une double page est même consacrée à la matière première des cordages qu'est le chanvre. 

Différents noeuds de marins

Et bien sûr pour terminer, qui dit navigation et cordes dit noeuds de marins !

 

Je suis vraiment ravie d'avoir pu découvrir ces trois albums et d'en avoir ainsi appris beaucoup plus sur l'Hermione et sur cette belle aventure de la construction d'une réplique. Merci aux éditions Gulf stream de l'avoir permis et à Didier Georget pour toutes les connaissances qu'il a ainsi réunies sur ce thème. Ce sont des livres jeunesse, que je conseille néanmoins également aux adultes curieux !

A lire également chez Gulf stream éditeur, Ces drôles d'oiseaux sur le chantier de l'Hermione.

*****

 


07 mars 2019

Interview de Nancy Guilbert - Le sourire du diable

 

Le sourire du diable

Interview de Nancy Guilbert

Par Pauline d’Entre Les Pages

Par Blandine de Vivrelivre

Par Cécile de La Maison des Livres

 

La chronique de Blandine  *** La chronique de Pauline *** La chronique de Cécile 

Des questions sur l’histoire :

 

Pauline :Pourriez-vous nous présenter Le sourire du diable ? Comment est venue l'idée de ce livre ?

 

C’est l’histoire d’un secret de famille, mais surtout de ses conséquences sur trois générations.

Le récit commence avec les échanges entre deux personnages qui ne se connaissent pas, Louise et Wolgang. Au fur et à mesure, on découvre les évènements passés et les remous qu’ils ont provoqués.

L’idée m’est venue par les personnages : l’un connaissait le secret, l’autre pas…

 

Blandine : Comment avez-vous choisi les prénoms ? Certains se sont-ils imposés ?

 

Wolfgang s’est imposé tout de suite (j’aime ce prénom que j’associe à Mozart, forcément) ; celui de Rose est arrivé assez rapidement, mais je ne l’associe à rien de particulier : j’apprécie ce prénom, tout simplement.

En revanche, pour Louise et Nina, j’ai eu plus de mal à choisir. Tant que je ne cernais pas exactement les personnalités de ces deux personnages, les noms étaient flous dans mon esprit.

 

La forme polyphonique et l’utilisation des différentes formes de l’écrit ont –ils rendu l’écriture plus facile ?

 

Oui, complètement !

Cela m’a permis de m’immerger davantage dans chaque univers, de rompre la monotonie de l’écriture « en solo », de tenir le lecteur en haleine grâce à ces changements de forme.

 

Souhaitiez-vous écrire durant les années de la Deuxième Guerre Mondiale et l’Occupation, ou cette période historique, propice à bien des scenarii/horreurs/courages, n’est-elle qu’un « prétexte » ?

 

Je voulais absolument écrire sur cette période qui me hante terriblement, pour les raisons que vous décrivez juste avant.

 

Cécile :Quand vous avez écrit ce roman, aviez-vous déjà un plan détaillé de tout le déroulement, y compris la fin, avant de commencer l’écriture, ou bien vous êtes-vous laissée guider par l’écriture et par les personnages ?

 

J’avais un plan un peu flou (sauf le lien entre Louise et Wolgang) mais l’histoire a subi beaucoup de changements, surtout pour le personnage de Friedrich. Il ne ressemble pas du tout au premier personnage que j’avais créé. J’ai écouté les retours d’une éditrice et de mes bêtas-lectrices qui m’ont bien conseillée. Les personnages m’ont guidée aussi, petit à petit, notamment Renée, pour aller plus en finesse dans le scénario.

 

Pauline :Les lecteurs qui vous connaissent bien vous découvrent ici dans un registre totalement différent. La forme et les thèmes abordés sont éloignés de la plupart de vos albums (mettre des exemples et des liens vers les articles). 

 

Effectivement, je n’écris pas de la même façon dans les albums, qui ne s’adressent pas à la même tranche d’âge et qui ne peuvent pas aborder de thèmes aussi difficiles que dans le roman.

 

Aviez-vous peur qu'ils soient déroutés ? 

 

Oui, bien sûr ! Je me demandais comment les lecteurs accueilleraient ce texte dur. 

 

  Savez-vous si vous avez attiré des lecteurs qui ne vous connaissaient pas avant Le sourire du diable ?

 

Je n’en sais rien encore, mais je l’espère ! Je pense que pour l’instant, les lecteurs de Deux secondes en moinsme suivent. Les premiers retours et avis me rassurent, ils sont très positifs.

 

Voici quelques exemples d'autres livres de Nancy Guilbert

 Petit-Arbre veut grandir – Chez Blandine 

 L’Odysée de Kumiko – Chez Pauline 

 La Pilote du Ciel – Chez Cécile 

 

Pauline :Dans Le sourire du diable, vous vous inspirez de thèmes qui vous touchent personnellement (la famille, les relations mère/fille, la résilience), pensez-vous qu'un auteur doive toujours insérer une part de vécu dans ses écrits ?

 

Personnellement, je pense que c’est indissociable : j’écris à partir de ce qui me touche, et ce qui me touche fait forcément écho à des évènements ou à des ressentis personnels. En général, c’est cet élément déclencheur qui donne le point de départ du texte.

Peut-être que tous les auteurs ne fonctionnent pas ainsi, mais en tout cas, ceux que je connais et avec qui j’échange ont la même façon de procéder.

 

Cécile :La musique est très présente dans vos romans. Ecoutez-vous de la musique quand vous écrivez ? Si oui, écoutez-vous la musique citée dans le roman ?

 

Oui, tout à fait, et lorsque j’aime un morceau je peux l’écouter une vingtaine de fois à la suite, jusqu’à en connaître chaque variation par cœur.

Imagine et Si j’étais né en 17, par exemple,font partie de ces morceaux et je les ai réécoutés pendant l’écriture du roman.

 

 

Blandine : Les différentes formes d’Art (la musique, la peinture, les citations) fleurissent tout au long de vos livres. Viennent-elles « naturellement à vous » ? Que souhaitez-vous partager en les intégrant à vos narrations ? 

 

Elles viennent sans arrêt et je dois même faire un tri ! Lorsque je les intègre, je souhaite partager avec mes lecteurs les émotions que je ressens, ma façon de voir le monde, de l’ouvrir davantage au lieu de me limiter à  l’action que je décris. Certaines phrases, tableaux ou musiques disent plus que des mots, apportent un autre point de vue de façon plus subtile.

 

Dans ce roman, le silence occupe autant de place que les mots (écrits ou parlés) (je m’en suis rendue particulièrement compte en rédigeant ma chronique), ses différentes manifestations ont-elles été voulues dès le début ?

 

Je m’en rends compte en vous lisant, Blandine ! Je l’ai sans doute fait de façon inconsciente.

Le silence, comme un besoin pour poser les choses, réfléchir.

Mais également, comme un refuge ou pour s’isoler de quelque chose de trop difficile.

 

Des questions concernant l'édition...

Pauline

Est-ce vous qui avez choisi ce titre, Le sourire du diable ? Que vouliez-vous que le lecteur pense, ressente, imagine en le découvrant (avant de rentrer dans l’histoire)?

Oui, c’est moi qui l’ai choisi, et j’ai dû argumenter avec mon éditrice pour le garder. Je la remercie d’avoir écouté mes arguments !

A l’origine, il s’appelait Le poids d’un secret, mais je trouvais qu’il en disait trop, que c’était trop convenu. Lorsque j’ai écrit la scène où Louise raconte que sa mère lui disait qu’elle avait le sourire du diable, j’ai su que c’était le titre que je voulais.

 

Avez-vous eu votre mot à dire concernant la couverture ? Elle est très belle ! 

Merci, Pauline !

Je souhaitais des ombres chinoises, c’était présent dans ma tête dès le début. Passé, ombre, l’ombre du passé… Cela devait faire écho, sans doute. Nos ancêtres et leurs histoires font parfois de l’ombre sur nos vies. L’éditrice préférait autre chose, j’ai dû là aussi défendre mon point de vue, et j’en suis ravie car les retours sont plutôt très positifs.

Trouvez-vous qu'elle représente bien l'histoire, l'ambiance ?

Complètement !

 

 

Blandine :

 

L’éditeur indique 11 onze ans, mais nous sommes plusieurs chroniqueuses à estimer que 13 ans serait plus approprié. Qu’en pensez-vous ?

Tout à fait ! Si jamais il est réimprimé, je demanderai ce changement. Il est approprié pour les collégiens de 3ème, année où l’on étudie la 2ndeguerre Mondiale.

 

Vous avez écrit sur votre blog :  « L'histoire et le thème sont difficiles et j'ai  dû trouver la force pour me convaincre que Louise, Wolfgang et les autres avaient le droit d'exister et de raconter des choses compliquées, mais aussi d'apporter résilience et  pardon. On dit parfois que les personnages insistent pour qu'on raconte leur histoire. »

Qu’est-ce qui vous faisait douter ? Ce qu’a vécu Rose ?

Oui, ces thèmes difficiles ne trouvent pas forcément leur public et j’avais peur qu’on ne comprenne pas non plus mon intention d’écriture. Comme l’a écrit Pauline plus haut, cela sortait un peu des histoires dans lesquelles le public me retrouve.

 

 Est-ce ce qui a rendu le processus éditorial long ?

Non, pas exactement. J’ai pris du temps à l’écrire, puis j’ai été en contact avec une autre maison d’édition qui l’aimait bien, mais qui finalement a abandonné l’idée.

Les éditions Oskar l’ont accepté assez vite, mais les aléas éditoriaux ont retardé sa sortie.

 

Après Le Sourire du Diable :

 

Pauline : Sur quels autres thèmes aimeriez vous écrire un ou des romans ? 

La famille et la résilience me collent à la peau, donc je pense que les lecteurs me retrouveront encore sur ces thèmes-là !

 

Seule ou à quatre mains ? (ou plus!)

J’adore les quatre mains, donc ce serait volontiers ! Mais je voudrais bien aussi retenter un  solo.

 

Blandine : avez-vous des projets en cours, d’autres romans ado en préparation ? Des sorties ?

 

Un roman à quatre mains avec Yaël Hassan chez Magnard, deux albums, l’un chez Courtes et Longues et l’autre chez les P’tits Bérets, un roman première lecture (le 5èmetome du Club des CE1) chez Hachette, le 5èmetome de Lili Pirouli chez Des ronds dans l’O, et deux romans ado en solo chez Oskar.

J’écris un autre roman à quatre mains avec Marie Colot, et j’ai beaucoup d’idées dans mes carnets d’écriture…

 

Des rencontres autour de ce roman sont-elles prévues ?

 

Non, pas encore, il faut toujours un temps entre la sortie et l’invitation des professeurs et médiathécaires, mais je vais commencer à en parler pendant les interventions et salons prévus.

 

Merci infiniment Nancy !

 

Merci à toutes les trois pour la pertinence de vos questions et votre intérêt sur ce roman, ainsi que pour vos chroniques !

21 février 2019

A la guerre comme à la guerre - Dessins et souvenirs d'enfance - Tomi Ungerer

A la guerre comme à la guerre

  • Titre : A la guerre comme à la guerre
  • Auteur : Tomi Ungerer
  • Editions : L'Ecole des Loisirs (collection Médium)
  • Date de parution : 14 septembre 2002
  • Nombre de pages : 126
  • ISBN :978-2211066488

L'auteur

Tomi Ungerer est né le 28 novembre 1931 à Strasbourg. Affichiste, auteur-illustrateur, inventeur d'objets, collectionneur, dessinateur publicitaire, il est considéré depuis plus de soixante ans comme l'un des plus importants auteurs de littérature jeunesse. Il est mort paisiblement dans son sommeil le 9 février 2019, il y a deux semaines. 

Ses livres ont été traduits en plus de quarante langues, et certains ont fait l'objet d'adaptations cinématographiques.

Dans toute son oeuvre, l'auteur des Trois Brigands n'a de cesse de prôner l'enseignement de la vérité aux enfants. ( Pour en savoir plus et accéder à la page Tomi Ungerer, cliquez sur le mot "L'auteur" ci-dessus )

Dans son dernier livre, Ni oui ni nonparu à L'Ecole des Loisirs en mars 2018, Tomi Ungerer répondait à la question de Giovanni, 4 ans, "Est-ce que c'est intéressant de mourir ?"  "Pour ma part, je trouve que le mystère est une forme de suspense titillant. Poussés par la curiosité, ne devrions-nous pas être impatients de mourir pour savoir enfin ce qui nous attend ? L'ignorance, dans ce cas, est aussi une forme de liberté. La mort est une certitude, et ma présence à mon enterrement en est sans doute une aussi." 

et à la question de Manon, 6 ans, "Peut-on penser quand on est mort ?" "... Qui mourra verra. En attendant, rien ne nous empêche de penser à la mort et à tout ce qui touche à la vie. (...) Ma chanson préférée est allemande et elle a ce refrain : Die Gedanken sind frei (les pensées sont libres) ! ...Notre pensée nous appartient et nous distingue des autres. C'est un grand privilège. Si la pensée devait nous accompagner dans l'au-delà, nous resterions indépendants pour l'éternité." 

La chanson Die Gedanken sind frei a été chantée, conformément aux voeux de Tomi ungerer lors de la cérémonie lui rendant hommage à la cathédrale de Strasbourg le 15 février. 

Tomi Ungerer 1

(Clic sur la photo pour accéder au site officiel de Tomi Ungerer, allez voir la vidéo dans laquelle il parle de l'imagination illimitée, et de la mort)

Quatrième de couverture

Tomi Ungerer est Alsacien, comme vous-mêmes êtes Breton, Parisien, Basque, Ch'timi ou Berrichon. Ca paraît simple, et pourtant c'est très compliqué. Car après la guerre de 1870, l'Alsace a été annexée par l'Allemagne. Après la victoire de 1918, elle est redevenue française. Mais suite à la débâcle de 1940, elle est redevenue allemande. Et en 1945, française à nouveau.

Tomi a huit ans quand la Seconde Guerre mondiale éclate.

Du jour au lendemain, il doit changer de nom, parler allemand, écrire en gothique, faire un dessin raciste pour son premier devoir nazi. Il obéit, il s'adapte. Il devient un caméléon : Français sous son toit, Allemand à l'école, Alsacien avec les copains. Heureux, quoi qu'il arrive.

A la maison, sa mère, fantasque, chaleureuse et rusée, veille. Elle l'encourage à dessiner et à écrire, à rire et à faire rire, à déployer tous ses talents. Toute sa vie, elle a conservé les cahiers, les croquis, les devoirs, le journal intime de son fils, les affiches de l'époque. Ce sont ces archives incomparables qui ponctuent et réveillent les souvenirs de guerre de Tomi Ungerer. 

Mes impressions

Ce livre, que je souhaitais lire depuis longtemps déjà, j'ai décidé de le lire en apprenant la mort de Tomi Ungerer. C'est triste, de faire enfin "plus ample connaissance" alors qu'il vient de partir... Mais en même temps, j'ai l'impression d'avoir lu A la guerre comme à la guerre avec plus d'intensité, avec encore plus d'attention peut-être. Merci aux éditions L'Ecole des Loisirs de m'en avoir offert l'opportunité. 

Tomi enfant

Tomi Ungerer nous offre ici le récit de son enfance juste avant, pendant et juste après la guerre.  Comme son titre  Dessins et souvenirs d'enfance l'indique, il est illustré de dessins de Tomi lui-même, mais aussi d'extraits de son journal, de photos de famille, d'objets lui ayant appartenu (son Teddy-Bear qui rappelle tellement Otto !) Tout au long de ma lecture, je l'entendais parler, me raconter avec son air espiègle ses "bonnes blagues", ses aventures d'enfance, heureuses et moins heureuses.

p.21 " J'étais dispensé de la messe matinale. C'est ainsi qu'un matin, jouant à l'équilibriste entre deux bancs de classe, je fis une chute sur la tête ; elle me valut une fêlure du crâne qui par la suite devait se révéler d'utilité patriotique. J'étais aussi tombé dans les pommes. Je me rappelle que, reprenant conscience, je dis : 

- Où suis-je ?

Je savais fort bien où j'étais, mais j'avais lu cette formule dans un livre, elle m'avait impressionné et je n'ai pas hésité à l'utiliser pour affoler mon institutrice."

 

Teddy Bear

p.26 "Mon teddy-bear était mon meilleur ami. Il l'est toujours aujourd'hui, avec son pantalon rayé bleu et blanc, le même que le mien quand je faisais sa taille. Pendant la période où nous risquions l'évacuation, je le gardais toujours dans mon sac à dos."

 

Le récit est divisé en trois parties : "Avant la guerre", "La guerre" et "La libération".

Avant la guerre, Tomi vit avec sa maman, ses deux grandes soeurs Edith et Vivette, et son grand frère Bernard. Après le décès du papa, la famille s'installe dans la banlieue de Colmar. Tomi est alors un petit dernier choyé, qui fréquente "le lycée Bartholdi, pour éviter la contamination de l'école communale".

Puis c'est la guerre, Tomi doit changer d'école. L'Alsace est germanisée, Tomi s'appelle désormais Hans, doit apprendre l'allemand, n'a plus le droit de parler français. A  la maison, sa maman, très intelligente, maintient le français, avec de surcroît la bénédiction des autorités allemandes du secteur ! Son argument, imparable :

p.53 "Oui, dit-elle, vous ne m'empêcherez pas, jamais, de parler le français ; et pourquoi ? Je vais vous le dire : si plus aucun Allemand ne parle le français, comment comptez-vous administrer la France après la grande victoire finale ?"

A l'école, le premier devoir qu'on lui demande après la rentrée est de "dessiner un Juif". Quand on les oblige à dire "Heil Hitler", ceux qui ne veulent pas le dire, et Tomi en fait partie, disent à la place "Ein Liter" (un litre) ce qui leur permet de désobéir à leur manière, en passant inaperçus. 

Après quatre années d'occupation arrive enfin la libération, avec tous les dangers que cela comporte pour les civils. De nouveau, changement de langue, de références culturelles, de noms des rues... presque à nouveau un changement d'identité. 

p.86 " A Saint-Gilles, il y avait encore une stèle en granit datant de la Première Guerre mondiale, sur laquelle était gravé le contour d'une mitrailleuse MG.08.Maxim avec la mention "Gott strafe England", Dieu punisse l'Angleterre. C'est bien ça la guerre, Dieu invoqué de partout finit par punir tout le monde, surtout les innocents. "

p.110 " Ce pansement, devenu symbolique, je l'ai arraché. Avec lui j'ai arraché mon enfance, mes yeux se sont ouverts, j'ai arraché mes paupières, mes oreilles se sont ouvertes, je les ai arrachées. Ma langue ? Elle avait déjà été arrachée. Heureusement qu'à cet âge, sans greffe et sans anesthésie, la panoplie des organes repousse comme la queue des lézards."

A la guerre comme à la guerre, c'est à la fois un document historique sur la période de la seconde guerre mondiale en Alsace, mais c'est aussi et avant tout un témoignage tellement émouvant de Tomi Ungerer, de l'artiste, l'enfant qu'il était et qu'il est resté, jusqu'à la fin. On y retrouve déjà toutes les composantes de sa personnalité unique : son humour caustique, son optimisme, sa façon de tourner en dérision chaque situation, ce côté intrépide qui le caractérisait. Mais on y voit aussi les peurs initiales, les traumatismes, les fêlures. Et à l'origine, l'esprit inventif, la créativité, dont il était, tout petit, déjà animé. Il avait par exemple établi un "livret de famille de ses poules" !

Livret de famille des poules

Et puis bien sûr, pour accompagner cet esprit créatif, Tomi était doté d'un don indéniable pour le dessin, dès son plus jeune âge. Nous, lecteurs, fans de Tomi, nous ne pouvons que remercier sa maman de l'avoir toujours encouragé, puis d'avoir conservé ces pépites toutes ces années pour qu'elles nous parviennent aujourd'hui. Merci aussi à L'Ecole des Loisirs d'avoir consigné ces souvenirs dans un si joli ouvrage.

Dessin

 

Il me tarde maintenant d'aller admirer "pour de vrai" cette belle collection au Musée Tomi Ungerer de Strasbourg

 

En attendant, je viens de commander Otto chez mon libraire. 

*****

 

p.50 "Deux semaines avant la chute du Mur, on m'interrogea à Berlin-Est lors d'une conférence de presse.

- Quelle est votre devise ?

Kraft durch Freude (La force par la joie), répondis-je. 

Etat de choc dans le public. Pour retourner le couteau dans la plaie, j'ajoutai : 

- Ce n'est quand même pas ma faute, si le Dr Goebbels a inventé cette formule. Elle me semble parfaite, je répète donc : Kraft durch Freude !

Plus tard, j'ai aussi dit que l'Alsace était comme des toilettes toujours occupée. "

 

 

p.74 "Avec le Land de Bade, l'Alsace formait désormais le Gau Oberrhein (Haut-Rhin). Ce qui permettait aux Allemands d'envoyer légalement les jeunes Alsaciens dans la Wehrmacht, voire dans la SS, en fonction de la taille, de la constitution et de la couleur des cheveux. La chair à canon alsacienne était maintenant prête à fertiliser les steppes russes. Plus de 100000 Alsaciens furent concernés, un cinquième d'entre eux y trouva la mort."

 

 

 

p.77 "Quant à notre cercle familial, il ne semblait que se renforcer au fur et à mesure des menaces. Nous passions nos soirées réunis autour de la table : on sirotait des tisanes, on jouait au mentana, un jeu de cartes, on dessinait, on tricotait, on cousait, on bricolait. La lecture à haute voix tenait un grand rôle dans ces veillées. Le Ludwig Richter Hausbuch, un ouvrage de lecture, la collection des livres de contes de fées dont ma mère était férue, étaient une source inépuisable d'inspiration, parmi tant d'autres. C'est avec le plus grand respect que les volumes étaient tirés de la bibliothèque de mon père : la Vie en Alsace avec les dessins de Schnugg, la Springer Kunstgeschichte, un livre d'histoire de l'art, le grand volume des Fables de La Fontaine illustrées par Gustave Doré, l'énorme atlas dans lequel nous suivions la mobilité du front. 

 

Mes premières lectures furent fournies par la Bibliothèque Rose, la comtesse de Ségur en l'occurence. Mon premier livre d'images fut un album de Benjamin Rabier. Le Struwelpeter, les Pieds NickelésL'Espiègle Lili, Wilhelm Busch, le Familienbuch illustré par Richter faisaient bon ménage avec Hansi, Samivel, Gustave Doré. Mais c'est surtout le Petit Larousse dans sa reliure saumonée, avec ses pages roses, ses multiples vignettes et planches, qui nourrissait mon imagination."

25 janvier 2019

Le sourire du diable - Nancy Guilbert

Le sourire du diable

 

  • Titre : Le sourire du diable
  • Auteur : Nancy Guilbert
  • Editions : Oskar éditeur (collection "La vie")
  • Date de parution : 6 décembre 2018
  • Nombre de pages : 177
  • ISBN : 979-1-0214-0646-9

***

Lecture commune avec Blandine du blog VIVRELIVRE ( son articleet Pauline du blog Entre Les Pages (son article )

Merci aux éditions Oskar

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L'auteur

Nancy Guilbert est une auteure jeunesse française, elle est maman de trois enfants et vit dans le nord de la France. Elle aime aller très régulièrement au contact de son jeune lectorat - elle est professeur des écoles - et de leurs parents et éducateurs. 

Nancy Guilbert

Quatrième de couverture

En 1959, Louise, 15 ans, reçoit les lettres de Wolfgang Gerschert, un jeune Allemand qu'elle ne connaît pas. Rapidement, elle comprend que ce dernier sait des choses sur sa famille alors qu'elle ne connaît rien sur son histoire. Elle se décide à interroger Rose, sa mère, avec qui elle entretient des relations conflictuelles. Même si Louise redoute de lever le voile sur ce passé caché, elle veut connaître la vérité.

Un roman où les voix s'entrecroisent et révèlent un secret de famille caché pendant trois générations. 

Mes impressions

Le sourire du diable est une histoire qui raconte l'horreur et la barbarie de la guerre et des hommes, mais aussi la vie, la bienveillance et l'espoir, qui finissent toujours par triompher. 

Dans ce roman, Nancy Guilbert nous parle d'un drame survenu pendant la seconde guerre mondiale, un drame qui va marquer deux familles sur plusieurs générations. Ainsi l'histoire, tantôt sous forme de récit tantôt sous forme de journal ou de lettres, nous transporte de 1943 à la fin des années 1980, avec un passage dans les années 1960.

Louise, 15 ans en 1959, après avoir reçu une lettre de Berlin, découvre un très lourd secret que sa mère, Rose, a été jusque-là incapable de lui révéler. Elle le fait finalement à sa manière, en lui tendant le journal qu'elle-même rédigeait à 15 ans, pendant la guerre.

La révélation de ce secret, de ce drame, loin d'apaiser les esprits, pousse Louise à fuir sa famille, qu'elle ne reverra pas pendant des années, jusqu'à ce que sa propre fille, Nina, lui pose à son tour des questions sur ses origines. Elle aimerait tellement connaître sa grand-mère...

Nancy Guilbert a un talent fou pour raconter l'indicible avec douceur malgré tout.

Les personnages ont très vite pris vie dans mon imagination et je n'ai pu refermer le livre avant de l'avoir terminé. Secrets de famille, histoires dans l'Histoire, reconstructions, intrigues, psychologie, quelques scènes à Berlin, autant dire que ce roman m'attirait. Le tout parsemé de belles références littéraires et musicales, classiques et plus modernes, allant de Goethe à Victor Hugo, en passant par Rainer Maria Rilke et Alfred de Musset, avec un message de taille, à la fin, sous la forme d'une citation de Johann Wolfgang von Goethe : 

" Traitez les gens comme s'ils étaient ce qu'ils pourraient être et vous les aiderez à devenir ce qu'ils sont capables d'être."

Que dire de cette citation, si ce n'est qu'elle invite à une saine réflexion, qu'elle est intemporelle et qu'aujourd'hui encore elle est vraimpent d'actualité ! Je remercie Nancy Guilbert du fond du coeur de mettre en lumière à travers ses écrits des messages de tolérance, de bienveillance, d'empathie. Ce texte, Le sourire du diable, tout en evoquant les horreurs de la guerre, porte un message d'amour. Il est très habilement enveloppé de deux écrits symboliques forts : l'épigraphe, qui est un poème de Victor Hugo intitulé Bêtise de la guerre, et la citation de Goethe ci-dessus. 

J'ai aimé aussi dans ce roman la façon dont les relations mère-fille sont abordées, dans leur complexité alors que tout peut parfois paraître si simple. Ces occasions ratées, ces impossibilités de communiquer... c'est un peu comme si l'on découvrait les rouages d'une mésentente qui paraîtrait superficielle à certains, facile à résoudre, alors qu'elle repose sur un drame si terrible. Et puis il y a tout de même cette complicité, cet amour qui finit par triompher. Et "la transmission du meilleur".

Les nombreuses références musicales liées aux différentes époques évoquées dans l'histoire m'ont donné envie de constituer la "playlist" du roman, ce que j'ai fait sur Deezer. (liste ci-dessous)  

Le sourire du diable est un très beau livre, bouleversant mais aussi apaisant. Décidément, j'aime la plume sensible de Nancy Guilbert !

Voici quelques photos prises cet après-midi des différents lieux de Berlin évoqués dans ce roman : 

 

Leipziger Strasse 36

L'adresse Leipziger Strasse 36, adresse berlinoise de Wolfgang Gerschert  (un salon de coiffure aujourd'hui)

Le sourire du diable Leipziger Strasse 36

Sankt Hedwig

La cathédrale Sainte-Edwige (Sankt Hedwig) évoquée p.135 (près de l'appartement de Friedrich)

Le sourire du diable Sankt Hedwig

Oberwallstrasse 1

Oberwallstrasse, adresse berlinoise de Friedrich. (voyez-vous la tour ? ;-)

Oberwallstrasse

 

 

Pour terminer, puisque dans ce roman le procès de Nuremberg est également évoqué, deux photos du tribunal de Nuremberg prises à l'automne dernier : 

Tribunal de Nuremberg 1

L'extérieur du tribunal

Tribunal de Nuremberg

Salle dans laquelle a eu lieu le procès de Nuremberg. 

 

 

*****

p.22 "La jeune fille pénètre dans sa chambre. Un petit cahier bleu aux pages un peu jaunies est posé sur le lit. Louise sent son coeur battre. Sa mère a profité de son absence pour venir le déposer ici. Le carnet est couvert d'une écriture fine et soignée. Par endroit, pourtant, l'encre est presque effacée par des taches aux contours flous et salés. C'est un journal. Un journal intime. Et il est signé "Rose". "

p.73 "Elle savait que Louise avait lu son carnet, mais aucune des deux n'a fait un pas vers l'autre. Le mur qui les séparait déjà est devenu une forteresse aux briques épaisses, façonnée avec un mortier où se mêlent la haine, le sang et les mensonges."

p.120 "Soudain, j'ai eu envie d'être près d'elle, de la serrer très fort et de lui dire que non, bien sûr que non, elle n'avait pas le sourire du diable mais le plus joli, le plus doux, le plus gentil des sourires, celui qui me remerciait quand je lui donnais un coup de main, celui qui m'encourageait quand je galérais à jouer mon morceau de violon, celui qu'elle adressait à mon père, lumineux et amoureux."

p.125 "J'ai attendu que la maison s'endorme pour remonter à pas de loup dans le grenier. Je me suis assise en tailleur sur la couverture que j'avais emportée. Par quoi allais-je commencer ? Le journal de Rose m'attirait comme un aimant, et c'est lui que j'ai décidé de prendre en premier."

p.164 "Décidément, que de secrets. C'était pire qu'avec des matriochkas : j'avais l'impression que la dernière poupée n'existait pas : il y en avait toujours une, encore et encore, à l'infini."

 

Playlist Le sourire du diable :

 

- Adagio d'Albinoni

- Nina Simone, "Summertime" (George Gershwin)

- Jean-Jacques Goldman, "Je marche seul"

- Opéra "Carmen"

- Dire Straits, "Money for nothing"

- Jive Bunny, "Sing the Mood"

- Kylie Minogue, "The locomotion"

- Irene Cara, "What a feeling"

- John Lennon, "Imagine"

- Jean-Jacques Goldman, "Né en 17 à Leidenstadt"

 

Autres ouvrages de Nancy Guilbert sur ce blog : 

 

Ma liberté tout en couleurs (avec Sylvie Beaussier)

Deux secondes en moins (avec Marie Colot)

Un mur si haut 

La petite lutine de Noël

Tim et le Sans-Nom

La pilote du ciel

 

10 janvier 2019

188 mètres sous Berlin - Magdalena Parys

188 mètres sous Berlin 1

  • Titre : 188 mètres sous Berlin
  • Auteur : Magdalena Parys
  • Traduit du polonais par : Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez
  •  Editions : Agullo
  • Date de parution : 7 septembre 2017
  • Nombre de pages : 384
  • ISBN : 979-10-95718-26-0

L'auteur

Magdalena Parys est née en 1971 à Gdansk. A l'âge de 13 ans, elle émigre avec sa famille à Berlin-Ouest. Elle étudie la pédagogie et la littérature polonaise à l'université Humboldt. Elle vit aujourd'hui à Berlin, où elle a fondé la revue littéraire Squaws. 188 mètres sous Berlin ( Tunnel ) est son premier roman. Largement salué par la critique, il a obtenu le prix littéraire de la ville de Quimper. Son second roman, Magic (à paraître bientôt en France sous le titre Le Magicien ) a lui obtenu en 2015 le prix de littérature de l'Union Européenne. 

Magdalena Parys

Quatrième de couverture

" Les élèves de ma classe, à Berlin-Est, se divisaient en deux camps : les uns qui avaient peur, et ceux qui, le lendemain ou le surlendemain, s'enfuieraient là-bas. LA-BAS."

Berlin, 2000. Klaus, passeur au temps de la guerre froide, est assassiné. En 1980, il dirigea la construction d'un tunnel clandestin de 188 mètres de long sous le mur de Berlin... Persuadé que sa mort est liée au tunnel, Peter, l'un des membres de l'équipe, mène l'enquête. Un à un, il recueille les témoignages de tous ceux qui ont participé à cette entreprise périlleuse. Dans les souvenirs et les confessions de ses anciens camarades, trouvera-t-il la clé de cette étrange aventure souterraine ?

Dans ce roman choral, l'auteure, telle une dentellière, tisse un panorama de destins allemands et polonais croisés sur trois générations. Familles brisées, émigrés à la recherche d'une vie meilleure, secrets enfouis, amours décues et manipulations politiques : un voyage dans les profondeurs de l'Histoire européenne de 1945 à nos jours. 

Mes impressions

Epigraphe : Les blessures imposées par la Stasi ne laissèrent pas de cicatrices que l'on puisse montrer avec fierté ; elles laissèrent des âmes égarées.

                                                     Richard Schröder

Des âmes égarées, c'est exactement ce à quoi ressemblent les différents protagonistes de cette histoire singulière.

Le 13 août 1981, jour de la célébration à Berlin-Est des vingt ans de la construction du mur, Franz fuit vers l'Ouest. Il emprunte le tunnel creusé par un groupe d'hommes, à l'initiative de son frère Roman, qui était déjà parti vivre à l'Ouest avec leur mère suite à la séparation de leurs parents, peu de temps avant la construction du mur.   

Peu après son passage à Berlin-Ouest, Franz est nommé directeur d'une école, personne ne sait vraiment comment ni pourquoi. Beaucoup d'éléments comme celui-ci sont donnés tout au long de l'histoire, qui attisent la curiosité du lecteur, et qui peuvent s'avérer d'une grande importance ou bien au contraire relever de l'anecdote. C'est ce qui complique la lecture et tout à la fois en fait une vraie aventure. Il faut être attentif, au risque de passer à côté d'un indice essentiel. Je suis souvent retournée en arrière, pour "vérifier" les informations, un peu à la manière de l'enquêteur finalement. Comme si l'auteure, non contente de nous raconter l'histoire, voulait nous la faire vivre un peu. 

Le roman, lui, commence en 2000, avec l'assassinat de Klaus, le passeur auquel a fait appel Roman pour la construction du tunnel. On se retrouve très vite dix ans plus tard avec Peter, l'un des "creuseurs", qui depuis la mort de Klaus mène lentement, méticuleusement, rigoureusement, obstinément son enquête. Pour cela, il est allé interroger tous les acteurs et il a enregistré leurs récits. Il y a Roman, le frère de Franz, Jürgen, Victoria, la soeur de Klaus et épouse de Franz, Magdalena, et Thorsten. 

Quand le lecteur découvre Peter, ce dernier a décidé d'écouter encore une fois les enregistrements, mais seulement certains d'entre eux, et dans un ordre différent. Ce sont ces bandes, dans cet ordre choisi par Peter, que nous découvrons alors.

A travers ces témoignages, on comprend finalement que cette histoire de tunnel puis l'assassinat de Klaus (tiens, d'ailleurs, s'appelle-t-il vraiment Klaus ?) n'est que la résultante d'autres histoires, bien plus anciennes, remontant à la seconde guerre mondiale. Tout ça sur fond de secrets de famille imposés par de terribles circonstances, qui vont se répercuter sur des générations, sur fond aussi de trahisons, de départs pour une vie meilleure ou tout simplement pour fuir l'horreur.

J'ai trouvé ce roman passionnant, incroyablement bien ficelé, même si je me suis un peu perdue à la fin. Il m'en reste le sentiment de l'immense gâchis qu'ont été les guerres mondiales, puis la guerre froide, imposant à l'Allemagne cette partition, avec à l'Est la Stasi construite sur les cendres de la Gestapo. Et la souffrance des gens. Encore. 

Un roman dont je me souviendrai. Merci aux éditions Agullo pour cette belle découverte !

*****

p.75 "Magda peut traverser la frontière. Roman, qui l'attend du côté ouest, le peut également, mais les gens du secteur est, eux, ne le peuvent pas. Est-ce à ce moment précis qu'elle a réalisé que la ville où l'on parlait la même langue et où l'on respirait le même air était coupée en deux, comme un gâteau justement ? Deux moitiés dans deux mondes différents."

Le tunnel dont il est question dans ce roman n'a jamais existé, mais il est fait allusion aux divers tunnels, non fictifs eux, notamment le Tunnel 29 creusé avec succès en 1962, qui a permis comme son nom l'indique, la fuite de 29 personnes vers l'ouest. 

p.150 "C'est ainsi que nous avons pu profiter "légalement" des ateliers d'une usine ayant servi une fois déjà d'entrée à un tunnel. Et pas n'importe lequel, le fameux "tunnel 29"! Je dois avouer que je me sentais un peu comme dans un mausolée."

Ce tunnel 29, construit par quelques étudiants, partait à l'Ouest d'une usine désaffectée Bernauerstrasse 78, mesurait 135 mètres de long, passait sous le mur et ressortait dans l'arrière cour d'un immeuble à l'Est, Schönholzer Strasse 7. Des inflitrations d'eau rendirent le projet compliqué, les étudiants ont même failli abandonner. Il atteignirent la cave de la Schönholzer Strasse 7 dans la nuit du 14 septembre 1962. Cette nuit-là et celle qui suivit, 29 personnes purent fuir vers Berlin-Ouest.  

Schönholzerstr

Façade de l'immeuble Schönholzerstrasse 7 aujourd'hui (photo prise le 1er janvier dernier)

Cliquez sur la photo pour voir des images du tunnel 57, construit en 1964.

Schönholzerstr

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Ecke Bernauerstrasse - Ruppinerstrasse

 

p.155 " Ainsi Jürgen partit un jour en reconnaissance pour étudier la Rheinsberger Strasse. Une autre fois, il devait chercher le numéro 4 de la Ruppiner Srasse, mais il découvrit que l'immeuble avait été démoli. Il fallut changer les plans. Nous savions où se trouvait l'entrée du tunnel, mais à quel endroit en sortir, ça, nous l'ignorions encore..."

p.176 " Cette fois-ci, ma tâche était donc limitée à prévenir Franz. Pendant que mon frère, déguisé en femme, s'évadait par le tunnel, je traversais en toute tranquillité le passage frontalier sur la Friedrichstrasse. Je rentrais chez moi. Curieusement, je ne m'étais même pas fait fouiller."

*

 

Ecke Schönholzerstrasse - Ruppinerstrasse

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Fernsehturm

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p.187 " Ils nous ont donc laissé le petit bonhomme vert, orange et rouge aux passages cloutés. Il a finalement été adopté par toute la ville de Berlin - par Berlin-Ouest aussi. Le bon petit bonhomme des feux de signalisation routière."

Ampelmann 2015-05-01

Ampelmann

p.333 " Après avoir fui Gdansk, nous avons habité chez elle pendant quelques années. Une tante lui avait légué sa villa sur la Zehlendorf. Une bâtisse magnifique qui, comme la plupart des habitations de ce quartier, résistait vaillamment aux bourrasques de la guerre et de l'après-guerre, à tout. Plus d'une fois, j'avais entendu les femmes du voisinage raconter en chuchotant que Klara et sa tante avaient vécu dans cette maison des choses terribles lorsque l'Armée rouge avait envahi Berlin."

 

08 janvier 2019

Maison de Robert et Clara Schumann à Leipzig

Je profite de ce premier message de 2019 pour vous souhaiter à toutes et à tous une très belle année, qu'elle vous apporte la réalisation de vos souhaits, de la réussite dans vos projets, beaucoup de petits et de grands bonheurs, une bonne santé et de beaux moments de lecture, bien entendu. 

En ce début d'année, je souhaitais partager avec vous une visite de la maison de Robert et Clara Schumann, que nous avons eu le plaisir de découvrir à l'occasion d'une journée à Leipzig lors de ces dernières vacances. 

Schumannhaus Leipzig 12

Schumann-Haus Leipzig

Clara et Robert Schumann ont vécu dans un appartement du premier étage de cet immeuble les quatre années qui ont suivi leur mariage, de 1840 à 1844. Leurs deux premières filles, Marie et Elise, y sont nées. 

Devant la façade figurent des profils d'enfants, car l'immeuble abrite depuis 20 ans une école primaire, la Clara Schumann Schule. Quelle chance pour les élèves et leurs professeurs ! L'école, à profil artistique et le musée entretiennent des liens étroits, ainsi, certaines pièces du musée sont également utilisées par les élèves. J'aime beaucoup cette idée, et je pense que ça aurait plu à Clara Schumann, qui a elle-même eu huit enfants. 

Schumannhaus Leipzig 1

Robert Schumann, né le 8 juin 1810 à Zwickau, vient initialement à Leipzig pour y étudier le droit. Il y prend également des cours de piano, chez Friedrich Wieck, le père de Clara. Ce dernier convainc son élève d'abandonner le droit pour lui préférer la musique. Robert Schumann et Clara Wieck tombent amoureux, veulent se marier mais le père de Clara s'y oppose formellement. Ce n'est qu'après un procès leur donnant raison qu'il s se marient dans l'église de Schönefeld le 12 septembre 1840.

Schumannhaus Leipzig 9

 

Gedächtniskirche Schönefeld Leipzig

Schumannhaus Leipzig 4

( Photo d'une grande toile tendue au plafond d'une pièce de la maison )

Le jeune couple s'installe donc dans cette maison juste après le mariage. Schumann y composera sa "Symphonie du printemps" (Frühlingssinfonie) ainsi que le concerto pour piano en la mineur, qui les rendra célèbres. (Ref. Schumann-Haus Leipzig)

Schumannhaus Leipzig 6

Ils y recevront un grand nombre de leurs amis artistes, dont Chopin, Liszt, mais aussi l'écrivain Hans Christian Andersen. 

Schumannhaus Leipzig 3

Schumannhaus Leipzig 11

IMG_4817

 

Aujourd'hui encore, de nombreux concerts sont donnés dans cette pièce.

Enfants Schumann

Les enfants Schumann

En 1844, les Schumann déménagent à Dresde, où naîtront quatre de leurs enfants, puis à Düsseldorf en 1850. Ils y feront la connaissance du jeune Johannes Brahms, qui deviendra un ami proche. Entre temps, la santé de Robert se détériore, il est sujet à la dépression, souffre d'acouphènes. Son expérience en tant que chef d'orchestre n'est pas concluante. Le 27 février 1854, il se jette dans le Rhin. Il est sauvé par un pêcheur et est conduit dans un asile à Bonn (Endenich) dont il ne ressortira pas. Malgré une amélioration de son état et quelques visites qu'il reçoit là-bas de Clara et d'amis comme Brahms par exemple, quand il comprend que les médecins ne le laisseront pas sortir, il se laisse dépérir et meurt le 29 juillet 1856. 

Schumann Haus Endenich

Maison dans laquelle Robert Schumann est mort, devenue un musée, à Bonn. Cette photo ainsi que les trois suivantes ont été prises en 2008. 

Buste Schumann

Schumann

Portrait Schumann

Clara Schumann, veuve à l'âge de 37 ans, avec six enfants à charge, poursuivra sa carrière de concertiste, toujours en défendant l'oeuvre de son mari. Elle lui survivra 40 années. Robert et Clara Schumann reposent au vieux cimetière de Bonn. Dans ce même cimetière se trouve également la tombe de la mère de Beethoven, autre illustre musicien, né à quelques encablures de là.

Vieux cimetière de Bonn

Le vieux cimetière de Bonn. Cette photo et les deux suivantes ont été prises en 2010.

Vieux cimetière de Bonn 1

Tombe de Robert et Clara Schumann à Bonn

Tombe de Robert et Clara Schumann.

Je termine avec un livre, écrit par le couple Schumann, de 1840 à 1843, lorsqu'ils habitaient leur maison de Leipzig, probablement leurs années les plus heureuses. Juste après leur mariage, ils décidèrent d'écrire ensemble un journal intime : 

Journal intime Robert et Clara Schumann

Journal intime

Cette année, la ville de Leipzig, ville de natale de Clara Wieck (Schumann) fête les deux-cents ans de sa naissance : 

Clara 19

Voici quelques extraits du journal de Clara et Robert Schumann :

p.89 Journal de Clara, septembre 1840

"A 10 heures, eut lieu la cérémonie. Une chorale chanta, puis parla un prédicateur, ami d'enfance de Robert. Mon âme tout entière était débordante de remerciements envers Celui qui nous avait conduits finalement l'un et l'autre, à travers tant de récifs et d'écueils, et dans mon ardente prière, je demandais qu'il Lui plût de me donner mon Robert attendu à juste titre durant de longues années. 

Ah ! Quand la pensée me vient qu'un jour je pourrais le perdre, tous mes sens se brouillent ! Que le ciel m'écrase plutôt qu'un tel malheur !

C'était un jour magnifique, et lorsque nous marchions en cortège, le soleil lui-même, jusque-là caché depuis longtemps, nous lança ses doux rayons matinaux, comme s'il voulait bénir notre union.

Ce jour-là, rien ne nous troubla, aussi sera-t-il dépeint dans mon Journal comme le plus beau et le plus important de ma vie.

Une période de mon existence est désormais terminée ; j'ai déjà éprouvé de semblables troubles dans mes jeunes années, mais aussi de nombreuses joies que je ne suis pas près d'oublier. Maintenant, commence une nouvelle et merveilleuse vie, une vie dans laquelle on aime par-dessus tout et par-dessus soi-même. Néanmoins, de lourds devoirs reposent sur moi. Que le Ciel m'accorde la force de les remplir fidèlement comme une bonne épouse. Il m'a toujours secouru et le fera toujours. J'ai toujours eu une grande espérance en Dieu et je la conserverai en moi, éternellement."

p.93 Robert, septembre 1840

" Ma jeune et bien-aimée femme,

Qu'il me soit permis tout d'abord de te donner le baiser le plus tendre, en ce premier jour de ta vie de femme, en ce premier jour de ta vingt-deuxième année. Ce cahier, commencé en ce jour prend une intime signification ; il doit être le récit quotidien de tout ce qui nous arrivera, dans notre foyer et notre vie conjugale. Nos souhaits, nos espoirs y seront notés ; de même dans ce petit cahier, prendront place les prières que nous nous adresserons l'un à l'autre, lorsque les mots se seront révélés impuissants à les bien exprimer ; il sera aussi l'intermédiaire de nos réconciliations quand quelque chos nous aura séparés ; en un mot, il sera un bon, véritable ami, à qui nous dirons tout, à qui nous ouvrirons nos coeurs. 

Ma chère femme, si tu en es d'accord, promets-moi encore d'observer strictement les statuts de notre pacte secret, comme j'en prends moi-même l'engagement.

Tous les huit jours, nous échangerons de l'un à l'autre la direction du secrétariat ; tous les dimanches, de bonne heure (pour le café si possible), se fera la transmission du journal à laquelle il ne sera nullement défendu de joindre un baiser. ..."

p.95 Première semaine, du 13 au 20 septembre - Robert : 

"Assez peu d'événements, summum du bonheur. Ma femme est un vrai trésor qui chaque jour grandit. Puisse-t-elle ressentir exactement combien elle me rend heureux.

Quelle réjouissance pour l'anniversaire de Clara, le 13. Le matin, nous sommes allés, seuls, à Grimma, par un fort beau temps. Promenade ensuite sur la Rudelsburg. Pendant ce temps, parents et amis avaient tout préparé pour l'anniversaire et Clara prit un très vif plaisir à tout. Nous avons eu avec nous sa mère, les List, Mme Devrient, Becker de Freiberg, Wenzel, Reuter, Heimann. Elise a chanté, Clara a joué d'une façon merveilleuse puis j'ai également joué un peu. Tout cela dans une parfaite atmosphère de cordiale intimité ; rien d'excessif, et pourtant nous fûmes comblés. A neuf heures nous nous sommes séparés, comblés de joie et de bonheur."

p. 96 Deuxième semaine, 20-27 septembre - Clara : 

Avant d'en arriver au compte rendu de cette nouvelle semaine, il me faut te confier, mon cher mari, que je n'ai jamais vécu des jours aussi heureux que ceux-ci ; je suis certainement la plus heureuse des femmes du monde. Chaque minute, je t'aime davantage, me semble-t-il ; c'est en toi que je vis, et en toi seulement.

Le 20. - (...)

Nous avons commencé les Fugues de Bach ; Robert me montre les passages où reparaît le thème ; c'est là une étude fort intéressante, à laquelle je prends de plus en plus de plaisir chaque jour. Robert m'a sévèrement grondée : contre toutes les règles, je m'étais permis d'introduire une cinquième voix au milieu des quatre autres, en doublant l'une d'elles en octaves. Comme il a eu raison de me réprimander ! Mais comme j'étais peinée de ne pas avoir debiné cela toute seule !

p.99 Quatrième semaine, 4 octobre. - Clara

(...) Mon ignorance des sciences, mon peu de lectures, tout cela me pèse lourdement. Mais quand aurais-je le loisir de lire? Je n'en trouve pas le temps comme tant d'autres, et il me manque aussi, je crois, cet élan spontané que je ne puis acquérir. Certes, j'ai plaisir à lire, mais je reste aussi fort longtemps sans toucher à un livre ; voilà une chose dont Emilie et Elise seraient parfaitement incapables ; elles dévorent tout ce qui leur tombe sous la main ; De là leur savoir. Elles sont au courant de tout ce qui se passe dans le monde. Parfois, j'éprouve bien de la tristesse, quand je me rends compte combien j'ai le cerveau si vide. Enfin, du moment que mon Robert se contente de moi, peu importe le reste ; s'il n'en était pas ainsi, tout serait fini pour moi.

p. 120 Quarante-cinquième - Quarante-septième semaine. 18 juillet - 8 août 1841. - Robert :

(...) Voici maintenant pour le travail : Clara travaille avec passion différentes oeuvres de Beethoven ; d'autres de Schumann, son époux ; elle a beaucoup contribué à mettre en ordre ma Symphonie qui va prochainement partir à l'impression ; outre cela, elle lit la Vie de Goethe et au besoin épluche les haricots, tout en mettant la musique au-dessus de tout, ce qui fait ma joie. (...)

p.123 -  17 septembre 1841. - Robert

Voici une nouvelle ère dans notre vie ; cela n'a pas été sans inquiétudes, mais celles-ci sont heureusement révolues, ce dont nous devons rendre grâce au Ciel de tout coeur. En effet, le 1er septembre 1841, le Seigneur nous a fait don d'une fille, grâce à ma Clara. Les heures qui ont précédé, ont été bien douloureuses. Je n'oublierai pas la nuit du 1er septembre, qui était un mercredi. Le danger fut si grand que durant un moment je fus accablé, sans rien pouvoir faire pour réagir. Cependant, je mis tout mon espoir dans la vigoureuse constitution de Clara, et dans son amour pour moi. Mais comment pourrais-je décrire tout cela ? Dix minutes avant 11 heures, l'enfant était là, au milieu des éclairs et dans le bruit du tonnerre, car un orage venait justement d'éclater. Mais l'on entendit les premiers cris de l'enfant, et la vie nous réapparut claire et pleine de tendresse ; nous étions tous emplis de bonheur. Comme je suis fier de posséder une femme qui, outre son amour et son art, vient de me faire semblable présent ! Ensuite, les heures ont fui, faites d'inquiétude et de joie. 

La petite prospère de jour en jour. Clara s'est remise peu à peu. Sa mère est venue de Berlin, et le 13 septembre, pour le vingt-deuxième anniversaire de Clara, la petite a été baptisée et a reçu le doux nom de Marie. Mère, mon frère et Mendelssohn, ceux-ci représentés par le libraire Barth et Raymond Hârtel, ont été les parrain et marraine. (...)

p.125 -  13-27 septembre. - Clara : 

Tu as su employer des mots si tendres, mon Robert bien-aimé, pour faire le récit de ces derniers jours, que je ne puis rien ajouter, si ce n'est que je suis bien heureuse d'avoir un enfant de celui que je chéris le plus au monde. Chaque jour je pense : "L'aimer davantage, cela n'est pas possible", et cependant il me semble que chaque jour je t'aime davantage. Lorsque tu n'es pas auprès de moi, c'est Marie, ton cher petit portrait, qui me fait souvenir de toi, et ma joie ne saurait que s'en trouver augmentée. Mais un enfant nous cause aussi bien du souci, surtout s'il est le premier, et que l'on se sait pas encore trop bien comment il faut s'y prendre ! (...)