Rien ne s'oppose à la nuit

  • Titre : Rien ne s'oppose à la nuit
  • Auteur : Delphine de Vigan
  • Editions : JC Lattes
  • Date de parution : 17 août 2011 (Grand prix des Lectrices de Elle 2012)
  • Nombre de pages : 440
  • ISBN : 978-2-7096-3579-0

L'auteur

Delphine de Vigan est une romancière et réalisatrice française née le 1er mars 1966 à Boulogne-Billancourt. Elle est l'auteur de neuf romans, dont Rien ne s'oppose à la nuit (2011),  D'après une histoire vraie (2015, Prix Renaudot et Prix Goncourt des Lycéens) et Les loyautés, son dernier roman paru en janvier 2018. 

Delphine de Vigan1

Présentation de l'éditeur

« La douleur de Lucile, ma mère, a fait partie de notre enfance et plus tard de notre vie d'adulte, la douleur de Lucile sans doute nous constitue, ma soeur et moi, mais toute tentative d'explication est vouée à l'échec. L'écriture n'y peut rien, tout au plus me permet-elle de poser les questions et d'interroger la mémoire.

La famille de Lucile, la nôtre par conséquent, a suscité tout au long de son histoire de nombreux hypothèses et commentaires. Les gens que j'ai croisés au cours de mes recherches parlent de fascination ; je l'ai souvent entendu dire dans mon enfance. 

Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l'écho inlassable des morts, et le retentissement du désastre. Aujourd hui je sais aussi qu'elle illustre, comme tant d'autres familles, le pouvoir de destruction du verbe, et celui du silence.

Le livre, peut-être, ne serait rien d'autre que ça, le récit de cette quête, contiendrait en lui-même sa propre genèse, ses errances narratives, ses tentatives inachevées. Mais il serait cet élan, de moi vers elle, hésitant et inabouti. »

Mes impressions

Ce livre est bouleversant. Pour s'approcher au mieux de sa mère, pour la raconter et peut-être essayer de comprendre l'incompréhensible, pour pouvoir peut-être tout simplement survivre, Delphine de Vigan a mené une enquête parfois douloureuse auprès des membres survivants de sa nombreuse famille, des frères et soeurs de sa mère. 

Ce livre raconte la vie de toute une famille, les coups durs, les suicides en cascade, les réactions de chacun à ces accidents de la vie, et puis au milieu de tout ça, sa maman. Sa maman qui se démène pour exister, qui sombre dans de profondes dépressions puis semble en être sortie pour de bon quand elle plonge à nouveau dans le noir et la folie et ainsi de suite. Témoins de ces scènes terribles, ses deux filles, encore très jeunes, qui devront composer avec (ou plutôt sans.)

Cette enfant magnifique, qui avait tout pour réussir, "vedette" de publicités, issue d'une famille nombreuse dans laquelle on a l'esprit ouvert, tellement ouvert que peut-être que le papa se permet quelques libertinages avec ses filles et de jeunes camarades ou amies de la famille. "Peut-être" parce que cela n'a jamais vraiment été tiré au clair. Alors que c'est peut-être justement ça qui a fait basculer Lucile... Aucun jugement néanmoins dans ce récit, seulement des constats, c'est je trouve ce qui en fait la force. En opposition à ce côté obscur, la famille Poirier vit également de grands moments de joie et de rigolades, quand tous se retrouvent dans la maison de famille en Bourgogne. Et puis cette fin tragique, un jour de janvier 2008.

Un très beau portrait de famille, avec ses failles et ses débordements de vie, sans filtre, très bien écrit, qu'on ne peut pas lâcher. Une description factuelle de la maladie de Lucile, "histoire" que je ne découvre que maintenant, des années après tout le monde, et heureusement, car si je l'avais lu avant de rencontrer Delphine de Vigan, je crois que je n'aurais pas su quoi lui dire. Une écriture qui lui était nécessaire pour poursuivre sa route, salvatrice à en croire ce qu'elle signe sur le livre lors des séances de dédicaces : 

"Rien ne s'oppose à la nuit, ni à la vie !"

Et surtout, une déclaration d'amour à sa maman et à sa famille. Un livre qui assurément me laissera des traces, comme à beaucoup d'entre vous l'ayant déjà lu. 

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Delphine de Vigan à Berlin le 21 novembre 2018 - 1

 En cliquant sur cette photo, prise le mois dernier à Berlin, vous pourrez visionner l'émission "Thé ou Café" de Catherine Ceylac, dans laquelle on retrouve une vidéo issue des archives de l'INA. Cette archive montre toute la famille de la maman de l'auteure, qui avait fait l'objet d'un reportage sur l'éducation des adolescents. 

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p. 151 "Je perçois chaque jour qui passe combien il m'est difficile d'écrire ma mère, de la cerner par les mots, combien sa voix me manque. Lucile nous a très peu parlé de son enfance. Elle ne racontait pas. Aujourd'hui, je me dis que c'était sa manière d'échaper à la mythologie, de refuser la part de fabulation et de reconstruction narrative qu'abritent toutes les familles."

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p. 216 " Un week-end, je parlais à Gabriel des inquiétudes que j'avais pour Lucile. Pour la première fois sans doute je prononçai ces mots : j'ai peur qu'elle se suicide. Il me demanda des précisions. Je parlai de sa solitude, de sa fatigue, des heures qu'elle passait enfermée à fumer. 

Dans le train du retour, je ne pensais plus qu'à une chose : j'étais une balance. "

Le passage ci-dessus, pour moi, fait écho aux "Loyautés", que j'ai lu avant "Rien ne s'oppose à la nuit".

p. 267 "Lorsque Lucile fut habillée - Violette lui avait fait prendre un bain pour la calmer et tenter de lui ôter la peinture qui la recouvrait -, nous lui cédâmes la place dans le camion. Afin de nous éviter de la croiser, on nous emmena avant qu'elle y fût transférée. 

Il était onze heures du matin, la rue continuait de battre comme si rien ne s'était passé, rien ne s'était arrêté, ni les livraisons, ni le bruit des klaxons, ni les odeurs de friture échappées des échopes, ni le clignotement des enseignes. Rien sauf notre vie. "

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p. 304 " Lucile s'était retirée, loin de nous, loin de tout. Elle n'était plus qu'une figurante dans un film dont le scénario semblait lui échapper chaque jour davantage, stationnait au milieu du plateau, n'entendait pas qu'on lui demandait de revenir au centre, ou au contraire de s'écarter, ne captait plus la lumière, s'en moquait, cherchait un endroit où elle pourrait passer totalement inaperçue et somnoler les yeux ouverts, sans pour autant être considérée comme absente ou démissionnaire. "

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p. 318 " Lorsque nous étions réunis en famille, l'évocation de Dallas devant Lucile devint une plaisanterie récurrente, un gag à répétition. Car pour faire sourire Lucile - exactement comme on eût déclenché chez un animal un comportement conditionné par je ne sais quel réflexe pavlovien - il suffisait de lui chanter la chanson du générique. Et tout le monde, mes cousins, mes tantes, Georges lui-même, de reprendre en coeur : Dallas, ton univers impitoyable, glorifie la loi du plus fort, Dallas, et sous ton soleil implacable, tu ne redoutes que la mort. 

Alors Lucile, qui avait lu Maurice Blanchot et Georges Bataille, Lucile dont le sourire était si rare, souriait de toutes ses dents, se marrait même, et me déchirait le coeur. 

Dans une colère aveugle, je rêvais de les piétiner et de les transpercer de coups de poing, je les haïssais tous, car alors me venait à l'idée qu'ils étaient coupables de ce qu'elle était devenue, et qu'ils en riaient à gorge déployée. "

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p. 429 " J'ai relu cette lettre des dizaines de fois, à la recherche d'un indice, d'un détail, d'un message au-delà du message, quelque chose qui m'eût échappé. J'ai lu et relu la pudeur de Lucile, cette élégance qui consiste à méler le prosaïque à la douleur, l'anecdote à l'essentiel. Cette lettre lui ressemble et je sais aujourd'hui combien elle nous a transmis à l'une et à l'autre cette capacité à s'emparer du dérisoire, du trivial, pour tenter de s'élever au-dessus des brouillards. "