L'étrangère

  • Titre : L'étrangère
  • Auteur : Valérie Toranian
  • Editions : Flammarion
  • Date de parution : septembre 2015
  • Nombre de pages : 234
  • ISBN : 978-2-0813-6329-8

L'auteur

Valérie Toranian

Valérie Toranian, née en 1962 à Suresnes, est une journaliste française. Elle fut notamment la directrice de la redaction du magazine Elle de 2002 à 2014. Elle est directrice de la revue des deux mondes.

 

Quatrième de couverture

"Elle tricote. Je sors mon carnet.

- Raconte-moi précisément ce qui s'est passé dans les convois...

- Plus tard...

Je rêve de recueillir cette histoire qui est aussi la mienne et elle s'y oppose comme une gamine butée.

- Quand plus tard ?

- Quand tu auras eu ton bébé".

Aravni garde farouchement le silence sur son passé. Sa petite-fille, Valérie, aimerait pourtant qu'elle lui raconte son histoire, l'Arménie, Alep, Constantinople et Marseille. Dans ce récit qui traverse le siècle, elle écrit le roman de la vie, ou plutôt des vies d'Aravni : de la toute jeune fille fuyant le génocide arménien en 1915 jusqu'à la grand-mère aussi aimante qu'intransigeante qu'elle est devenue, elle donne à son existence percutée par l'Histoire une dimension universelle et rend hommage à cette grand-mère "étrangère" de la plus belle façon qui soit.

Valérie Toranian est née en 1962. Ancienne directrice de Elle, elle est aujourd'hui directrice de la revue des deux mondes. L'Etrangère est son premier roman.

 

Mes impressions

Ce roman, le premier de Valérie Toranian, est pour reprendre ses mots à elle, "une reconstitution romancée faite à partir des notes qu'[elle a] prises auprès de [sa] grand-mère pendant les dernières années de sa vie. "

Déjà, rien que cette description m'a incitée à lire le livre (j'ai aussi pris un tas de notes sur la vie de ma grand-mère et elle vient de mourir). Mais quand on sait que sa grand-mère est une rescapée du génocide arménien, alors le récit prend une tout autre dimension.

L'histoire est racontée par une narratrice, l'auteure, mais semble être une histoire à deux voix. Le lecteur est ainsi transporté tour à tour de l'enfance parisienne d'une petite fille dans les années 1960 à l'extermination des arméniens en 1915 où on les suit dans leur long et douloureux périple. 

J'ai appris énormément de choses concernant le génocide arménien en lisant ce livre, et j'ai été très touchée par la tendresse - sans complaisance pour autant -  avec laquelle Valérie Toranian nous dépeint sa grand-mère,raconte avec des mots toujours justes ses rapports compliqués avec elle, tiraillée qu'elle était, enfant, entre cette aïlleule possessive, excessive, protectrice, et sa mère.

p.32 "Comme toute bonne traîtresse, je donne des preuves de fidélité aux deux camps. Au coup-bas porté à ma grand-mère répondra quelques jours plus tard le coup-bas porté à ma mère. Dans les heures indolentes d'après l'école, où je ne me résous pas à commencer mes devoirs sans avoir été ravitaillée, j'entre dans la cuisine de ma grand-mère, je lui bredouille trois mots d'arménien, puis j'ajoute : "J'ai faim", en français, mais bien sûr elle comprend (s'il y a une phrase qu'elle comprend, c'est bien celle-là). L'air inquiet, elle articule péniblement un : "Vous goûter?" (n'oublions pas le niveau rudimentaire de nos échanges), auquel je réponds, en franco-arménien, mesurant d'avance le bonheur que je vais lui faire : "Non, goûter y a pas."

Cette histoire, de toute une famille à travers celle d'une femme, est racontée au présent, ce qui rend les scènes plus vivantes encore, et plus difficiles quand ce sont des scènes du génocide, d'une extrême violence. Cette violence, elle est dite factuellement, avec des mots simples, sans équivoque.

Ce roman est une réussite à mon sens, parce qu'il arrive à capter le lecteur en disant parfois crûment les exactions commises sur le peuple arménien par les Turcs, les Kurdes, les Tcherkesses, sans tomber dans le pathos, puis en nous faisant, au chapitre suivant, sourire voire rire, car il y a aussi beaucoup d'humour dans ce récit. 

Un très bel hommage que Valérie Toranian rend non seulement à sa grand-mère, mais aussi à sa famille, et à tous les  Arméniens.

*****

p.34 "Que son petit ait dépassé la quarantaine n'est pas un argument recevable : ces choses-là ne s'arrêtent pas sous prétexte que l'enfant grandit ou se marie (encore une idiotie occidentale). Elles s'arrêtent simplement quand Dieu rappelle à lui la mère ou l'enfant."

p.36 "A Tchenguel, les Turcs ont sélectionné les derniers hommes du convoi pour le "travail obligatoire". Des hommes âgés et quelques adolescents qu'on a regroupés sur des charrettes. Le seul travail obligatoire qui les attendait serait de creuser, quelques kilomètres plus loin, la fosse dans laquelle ils seraient exécutés. Le soir, les chariots sont revenus vides."

p. 70 "A six ans, je tombe en amour pour la comtesse de Ségur. Son univers corseté, peuplé de petites filles modèles, de bons petits diables et d'ânes martyrisés, le tout saupoudré de punitions sadiques, m'enchante au plus haut point. Camille et Madeleine sont les Divas de ma Bibliothèque rose. Leurs prénoms sont croustillants et fondants comme des gaufres chaudes. Leur vie qui se déroule sur fond de Jardin des Tuileries, de cerceaux, de robes à volants et de chapeaux à rubans est une extase. Je comprends moins cette obsession des anglaises, chauffées au fer à friser par le coiffeur venu à domicile exercer ses talents sur toutes les femmes de la maisonnée. Cet amour de la boucle, étonnante faute de goût, me déçoit, mais je le mets sur le compte d'un ancien temps où les critères de beauté étaient moins aboutis et où les femmes tentaient des expériences grotesques par coquetterie. Je guette les tours pendables de l'insupportable Sophie (dont les bêtises sont au diapason des miennes) et je suis solidaire des remontrances, des soufflets et des coups de fouet qu'elle reçoit."

p.72 " Hugo m'ouvre les yeux, le coeur, l'imagination. Il ennoblit les silences de ma grand-mère et transforme cette grosse bonne femme en pantoufles, penchée sur ses aiguilles à tricoter, en fascinante héroïne de roman. Je n'ai plus besoin de ses mots pour entrer dans son histoire, Hugo me prête les siens. Tout ce qu'elle se refuse encore à me dire, j'en ressens l'émotion intime avant que d'en avoir le récit. Je n'ai pas encore les paroles, mais j'ai la musique."

p.162 "Une porte s'ouvre à l'extrémité du palier et une femme passe la tête en souriant. Elle n'a pas d'âge, pense Aravni, comme tant de femmes qui ont échoué ici après les massacres. Elles sont vieilles avant d'avoir été jeunes, elles flottent dans leur vie comme dans des vêtements trop grands, chaque jour est un cadeau empoisonné, un piège à souvenirs ; même la fièvre de Marseille, tour de Babel pleine à craquer d'exilés, de voyageurs, d'escrocs et d'aventuriers de toutes les couleurs, ne réussit pas à les distraire de la maladie de leur âme trop pleine du vide de ceux qui manquent."

p.194 "Je voudrais être juive parce que c'est comme être arménien avec la reconnaissance en plus."

p.196 "Ce déni d'Histoire est un noeud coulant qui empêche tout Arménien, non pas de vivre, mais de respirer normalement. Etre rescapé des camps de la mort, quand on est juif, doit rendre fou pareillement, mais "on" sait de quoi on parle. Même si ceux qui l'ont vécu sont condamnés à une impossibilité de le dire, et ceux qui les écoutent à une impossibilité d'appréhender avec justesse l'ampleur de l'entreprise d'extermination, il existe une compassion consensuelle face à l'innommable et à la souffrance."