Les loyautés

  • Titre : Les loyautés
  • Auteur : Delphine de Vigan
  • Editions : JC Lattès
  • Date de parution : 3 janvier 2018
  • Nombre de pages : 208
  • ISBN : 978-2-7096-6158-4

L'auteur

Delphine de Vigan est une romancière et réalisatrice française née le 1er mars 1966 à Boulogne-Billancourt. Elle est l'auteur de neuf romans, dont Rien ne s'oppose à la nuit (2011) et D'après une histoire vraie (2015, Prix Renaudot et Prix Goncourt des Lycéens)

Delphine de Vigan1

 

Quatrième de couverture

"Chacun de nous abrite-t-il quelque chose d'innommable susceptible de se révéler un jour, comme une encre sale, antipathique, se révelerait sous la chaleur de la flamme ? Chacun de nous dissimule-t-il en lui-même ce démon silencieux capable de mener, pendant des années, une existence de dupe ?"

Mes impressions

Dans ce roman choral, nous suivons tour à tour Hélène, professeure principale d'une classe de cinquième - la classe de Théo et Mathis - Théo, un collégien qui vit en alternance chez ses deux parents qui ne s'adressent plus la parole, Mathis, son ami et complice, et enfin Cécile, la mère de Mathis. Les deux adultes sont tour à tour narratrices, mais quand il s'agit des enfants, le narrateur s'exprime à la troisième personne. Comme s'ils étaient insaisissables, ou peut-être au contraire pour permettre à l'auteure d'en dire plus sur eux qu'eux-mêmes ne pourraient dire.  

Le schéma de l'histoire se construit et l'on entre peu à peu dans les méandres des vies et des pensées des protagonistes. Hélène est persuadée qu'il se trame quelque chose d'anormal, peut-être quelque chose de grave chez Théo. Son histoire à elle, son sixième sens peut-être, font que plus le temps passe, plus elle est persuadée que cet enfant vit un drame personnel. Alors elle se questionne, en parle à ses collègues, à l'infirmière du collège, mais elle semble être la seule à voir. Pour autant elle ne baisse pas les bras, elle reste vigilante, quitte à se mettre elle-même en danger et à passer pour une folle aux yeux de ses collègues. 

Cécile, la mère de Mathis, n'apprécie pas Théo. Elle pense qu'il n'est pas une bonne fréquentation pour son fils. Mais elle a d'autres soucis en ce moment.

Théo vit, survit entre sa mère qui se désintéresse totalement de ce qu'il fait quand il est chez son père et ce père, justement, qui lui, perd totalement pied sans que personne ne s'en aperçoive, si ce n'est Théo, qui se tait. Ce père, d'ailleurs, m'a bouleversée. 

Quant à Mathis, il voit bien que quelque chose ne tourne pas rond chez son copain. Mais il ne dit rien. Pour le couvrir, pour le protéger. 

Dans ce livre qui se lit très vite, Delphine de Vigan décrit de façon magistrale cet engrenage puissant, fait de complicités implicites, de non dits, d'accords invisibles. Elle nous raconte la frontière insidieuse entre la fidélité, la loyauté, et la trahison. Jusqu'où "se taire" est-il honnête, jusqu'où se taire est-il juste, jusqu'où se taire est-il salutaire? A quel moment parler? 

Ce livre est bouleversant, j'ai retenu mon souffle à plusieurs reprises au cours de sa lecture. Encore une fois Delphine de Vigan nous déstabilise, nous fait nous questionner. 

L'avez-vous lu? Je l'ai lu cette semaine car Delphine de Vigan était à Berlin hier soir, invitée par l'Institut français à présenter ce livre à l'occasion de sa sortie en allemand en septembre dernier. 

 

Delphine de Vigan à Berlin le 21 novembre 2018 - 3

Dédicace Les loyautés

Loyalitäten

 

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En préambule : 

Les loyautés

Ce sont des liens invisibles qui nous attachent aux autres - aux morts comme aux vivants -, ce sont des promesses que nous avons murmurées et dont nous ignorons l'écho, des fidélités silencieuses, ce sont des contrats passés le plus souvent avec nous-mêmes, des mots d'ordre admis sans les avoir entendus, des dettes que nous abritons dans les replis de nos mémoires.

Ce sont les lois de l'enfance qui sommeillent à l'intérieur de nos corps, les valeurs au nom desquelles nous nous tenons droits, les fondements qui nous permettent de résister, les principes illisibles qui nous rongent et nous enferment. Nos ailes et nos carcans.

Ce sont les tremplins sur lesquels nos forces se déploient et les tranchées dans lesquelles nous enterrons nos rêves.

Lu par l'auteure hier soir

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p. 76 (Théo) "Avant, son père travaillait trop. Il rentrait tard du bureau, passait ses soirées sur l'ordinateur, veillait dans la nuit. Un jour, il a été mis à pied par son entreprise. Théo n'a jamais oublié cette expression. Mis à pied. Il avait aussitôt imaginé son père allongé par terre, maintenu au sol sous la botte d'un supérieur hiérarchique, en signe de victoire et de domination."

p. 81 (Mathis) "Quand monsieur Châle a ramassé l'argent que les parents devaient donner pour la soirée à l'Opéra-Garnier, Théo a dit que sa mère ne voulait pas qu'il participe à la sortie, à cause des attentats. Monsieur Châle a hésité quelques secondes à poser d'autres questions, cela se voyait, mais il s'est ravisé. Mathis sait que ce n'est pas vrai. Ce n'est pas sa mère. Théo ne viendra pas parce qu'il n'a pas l'argent. Et ce n'est pas la première fois."

p. 143 (Cécile) "J'ai l'habitude. A quelques détails près, le scénario est le même. On me pose généralement deux ou trois questions, puis une fois que je dis que je ne travaille pas, la conversation glisse sur quelqu'un d'autre et ne revient jamais vers moi. Les gens n'imaginent pas qu'une femme au foyer puisse avoir une vie, des centres d'intérêt, et encore moins des choses à dire."

p. 157 (Hélène) "Je n'ai pas écouté les conseils de Frédéric. Je continue de venir au collège et d'observer Théo. Debout derrière la vitre, dès que les élèves descendent dans la cour, je cherche sa silhouette. Si je parviens à le repérer au milieu des autres - corps aimantés, réunis par d'étranges alliances -, je passe la récréation à épier ses gestes, ses esquives, en quête d'une réponse."