Paul Bedel - Testament d'un paysan en voie de disparition

  • Titre : Testament d'un paysan en voie de disparition
  • Auteur : Catherine Ecole-Boivin et Paul Bedel
  • Editions : J'ai Lu
  • Date de parution : janvier 2012 (première édition, Presses de la Renaissance, 2009)
  • Nombre de pages : 217
  • ISBN : 978-2-290-03317-3

L'auteur

Catherine Ecole-Boivin, née le 19 août 1966 à Chebourg, est une biographe et romancière française.

Catherine Ecole Boivin

(Clic sur la photo pour accéder au site de Catherine Ecole-Boivin)

Quatrième de couverture

Paul Bedel, paysan de la pointe de la Hague, est resté par choix à la traîne du progrès. Prônant une existence réglée par la nature, il se fait le héraut d'un monde voué à disparaître. Et s'il vous présentait ses vaches, vous révélait les coins où pêcher le homard, ou vous parlait tout simplement de ses coups de gueule et de ses coups de vie?

A 82 ans, il nous offre un "testament", drôle et riche d'enseignements : le récit d'un homme bon, qui se lit comme on boirait une tasse de café accompagnée de petit-beurre, sur une table en bois patinée par les ans. 

Aujourd'hui, Paul Bedel est invité à des dizaines de conférences et a accueilli plus de 7 000 visiteurs chez lui.

Mes impressions

Ce livre, je ne l'ai pas acheté par hasard. Il y a quelques années, en 2009, alors que nous vivions à Bonn, ma maman (originaire du Cotentin) m'appelle et me dit : "il faut absolument que tu regardes un documentaire, j'ai acheté le dvd, je te l'envoie, tu vas adorer!"

Ma maman me connaît bien. Je reçois le dvd en question, qui s'intitule "Paul dans sa vie" (Ce documentaire a été tourné en 2006 par Rémi Mauger, si vous ne l'avez pas vu, foncez, vous allez vous régaler!)

Un soir, alors que tout le monde est couché, je le visionne, jusque tard dans la nuit. Et je termine en larmes. Pas des larmes de chagrin, des larmes d'émotion, tellement la vie de Paul me parle, tellement j'aime sa simplicité jamais naïve. Je suis émue, touchée. Ce Paul, je l'aime déjà de tout mon coeur. C'est un grand monsieur. Et l'aventure ne fait que commencer! 

Bien sûr, je suis sensible au fait qu'il habite dans le Cotentin, une région qui m'est très chère, dans laquelle j'ai la moitié de mes racines (mes deux grands-parents maternels) Mais il n'y a pas que ça. Le temps passe, nous rentrons en France en août 2010, je reprends le travail (j'ai alors une classe de CE2, CM1, CM2 dans l'école de mon village de campagne). J'ai souvent une pensée pour Paul. 

En août 2012, nous passons nos vacances dans la Manche, et au hasard d'une balade, je "tombe" sur une librairie (mais vraiment par hasard! ;-) ) et bien sûr, j'entre. Et je commence à regarder tous les livres, et là je tombe en arrêt sur une couverture, c'est une photo de Paul! Je n'en reviens pas! Comme vous l'imaginez, je ressors avec le livre, que je commence à dévorer le soir même. La librairie, c'était la librairie "La Chaloupe" à Saint-Vaast-la-Hougue

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ce livre, c'était "Testament d'un paysan en voie de disparition" de Catherine Ecole-Boivin.

Je me suis alors plongée dans cette lecture avec délectation, et aujourd'hui encore je m'en régale. 

Il se compose de 52 petits chapitres (de 3 à 5 pages) dans lesquels Paul livre ses impressions, ses souvenirs, mais aussi ses réflexions sur le monde actuel, sur les gens, sur la vie...avec toute l'expérience et la sagesse qui l'ont façonné. 

Ainsi les premiers s'intitulent "Le temps", "Aimer", "L'horloge", "L'heure des Boches", "L'échange des mers"...ce que j'aime dans ce récit, c'est que l'on peut passer des larmes au rire, c'est un livre de VIE. Voilà comment Paul, avec humour et lucidité se présente : 

p.13  "J'suis un paysan sans histoire, un matériel d'avant-guerre, né le 15 mars 1930 "à la ferme", dans une petite commune de la Hague, au bout de la terre d'Auderville."

 Paul est "vieux garçon", il vit avec ses deux soeurs Françoise et Marie-Jeanne qui elles non plus ne se sont pas mariées, sous le toit qui les a vus naître. Ils ont tous les trois travaillé la terre, élevé leurs quelques vaches (qu'ils trayaient à la main) et vendu leur beurre. Jacques Prévert, qui habitait près de chez eux, venait régulièrement leur acheter du beurre!

p.19  "J'avais promis au père. Je lui avais fait une promesse, celle de marcher dans ses pas et de reprendre ses mains pour protéger sa terre."

p.20  "Le continuel boulot de la ferme m'a empêché de penser, de ressasser. Quand tu travailles du corps tu ne travailles pas du chapeau."

p.21  "Notre horloge "Marchand d'Equeurdreville", poids en fonte bien lourds, est née avant moi, j'ai pas connu sa naissance mais elle a accompagné la mienne. La matrone du village, l'accoucheuse, a regardé ses aiguilles au moment où je suis venu au monde, dans la maison où je vis encore."

p.131 "Jacques Prévert passait ici pour certains de nous autres pour un "drôle" et venait parfois seul, il fumait sans s'arrêter, et ne se rasait pas toujours. Il marchait doucement et rêvait, la tête de l'autre côté d'ici. Mes soeurs l'appréciaient particulièrement car il parlait peu et ne négociait pas les prix. On racontait le soir au souper : 

- Prévert est venu!

Et pour nous, pauvres bougres, Paris et "les gens qui pensent" nous avaient rendu visite d'un seul coup d'un seul."

Paul a vécu de ses récoltes mais aussi de sa pêche à pied (il ne sait pas nager). D'un homard qu'il avait attrapé, sa plus belle prise, et qu'il a immortalisé en tableau en remplissant sa carcasse de plâtre après l'avoir mangé, il dit : 

p.45  "Comme j'ai toujours l'impression d'être un pauvre con, d'être inférieur par rapport aux animaux et aux gens, j'ai écrit P.B. en dessous, comme Pauvre Bête, comme les initiales de Paul Bedel, disons qu'on ne vaut pas mieux l'un que l'autre."

 

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Le Nez de Jobourg, pas très loin de chez Paul, photo prise en 2004

 

Il est sacristain de la petite église de son village.

p.59  "Cette spiritualité me semble importante. Attention, j'oblige personne. J'ai de la chance, voilà. Je vis avec et pas à côté. Ca fait peur, le mot de Dieu, tu as des gens qui se disent tolérants, quand tu leur parles d'agriculture, ça va, par contre si tu racontes comment la graine meurt en terre pour germer puis pousser de nouveau, alors ça va plus. Mourir pour revivre."

Il y a tellement d'autres passages que j'aimerais vous citer! Au fil de son témoignage, Paul nous livre ses petits secrets, ses "trucs", comme par exemple les différentes méthodes de conservation des fruits ou des légumes, et ce, toujours avec cet humour qui le caractérise.

p.83  "Tu l'as compris, je conserve mes légumes et mes fruits comme je conserve le bonhomme : pas d'emballage superflu, pas de vêtements en grande quantité. Bien se nourrir, bien dormir, se protéger des mauvais vents, de l'humidité, rester actif, des méninges et des muscles, sans trop de produits toxiques! Sans pourrir."

Il a aussi ce don de savoir se livrer sur des sujets plus intimes, mais avec beaucoup de pudeur, de retenue, ce qui donne encore plus de force à ses propos. Paul est un poète sans le savoir. C'est ce qui me touche chez lui. 

p.85  "Rares sont les outils que j'utilise qui ne me viennent pas de mon père ; quand ma houe n'a plus eu de manche, j'en ai façonné un nouveau. Les vêtements de mon père ont été gardés également, je ne sais pas pour ceux de ma mère. J'ouvrirais l'armoire, ses cotillons sont certainement à la même place. Mais ça, c'est l'affaire des filles. Jamais je n'irais vérifier."

Sur l'agriculture, il a des idées bien précises, c'est normal, c'est sa vie : 

p.88  "Les farines de poisson sont introduites en douce dans la nourriture des vaches, tu ne verrais pas des vaches d'elles-mêmes en train de brouter des carcasses. Elles dégustent et nous, les humains, on va déguster!"

p.105  "Et je n'ai jamais eu de machine à traire, ou plutôt si, j'en ai deux : mes soeurs!"

p.125  "Nos vaches étaient normandes, caillies de rouge (tachetées de roux), elles mangeaient des fleurs, c'est pour ça qu'elles étaient jolies, bonnes pour le lait ou la viande. Sept cents à huit cents kilos d'intelligence. Elles portaient des lunettes, des grandes taches marron autour des yeux, des lunettes de soleil."

A ce moment-là, j'ai également découvert que Catherine Ecole-Boivin avait écrit un livre pour les enfants, "Le tracteur de Paul" (dont je parlerai une autre fois). J'ai acheté ce livre, puis contacté Catherine, qui a été adorable et nous a permis d'entrer en contact avec Paul, mais aussi avec une autre classe de Normandie qui avait également travaillé sur le livre "Le tracteur de Paul"

Nous avons donc pu lors de cette année scolaire 2012-2013 correspondre avec Paul Bedel, les enfants lui ont écrit, il leur a répondu, nous avons réalisé plusieurs projets sur le tracteur, les livres, les vaches de Paul, ce fut une année très riche, dont les enfants je pense ont gardé un merveilleux souvenir. Ils étaient tous très attachés à Paul. Il était un peu devenu le grand-père de toute la classe.

p.142 "Pour les lettres, toutes aussi gentilles et profondes les unes que les autres, je ne peux y répondre. Il me faudrait beaucoup de timbres! Avec 750 euros de retraite je fais attention. Et ensuite j'écris très lentement.

Mais je lis vraiment chacune d'entre elles, je prends un temps chaque matin pour ça. Ces lettres sont pour moi un plaisir nouveau, une ouverture sur les autres, sur d'autres histoires, de tous métiers et de tous bords, des croyants, des incroyants."

p. 150 "Je commence par celles aux écritures d'enfants, les petiots quand ils m'écrivent, ça m'émeut toujours autant. Ca me fait frissonner, la larme à l'oeil, pour de vrai. La terre, j'en suis certain, sera bien gardée par des gamins comme eux. Certains sont à l'hôpital alors à ceux-là j'envoie une petite carte de mon village avec un mot d'encouragement."

Il a aussi pour habitude de tenir un journal, dans des petits carnets de "récupération" : 

p.157 "Si je relis deux années de suite de ma vie, je me rends compte que j'ai bricolé le 12 janvier deux années de suite! Et qu'il y a eu deux grosses tempêtes le même jour à une année d'intervalle. J'aime à relire mes carnets et à analyser ce qu'ils me révèlent d'année en année."

Depuis quelques temps, Paul et ses soeurs reçoivent beaucoup de visites et se font un devoir d'accueillir comme il se doit chaque visiteur!

p.146 "Avec tout ça, les soeurs et moi on arrête plus, y en a une qui met les verres, l'autre qui chauffe le café et moi je tiens la bavasse. Dans tous les cas c'est moi qui débarrasse la table et ferai la vaisselle. On est en RTO chez les Bedel, en Retraite Très Occupée."

Ce livre, "Testament d'un paysan en voie de disparition", est une bouffée d'air, invite à la réflexion, fait parfois bien rire, je ne m'en sépare plus! Alors si vous ne connaissez pas encore Paul, je vous invite à le découvrir très vite! 

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Je vous laisse car je viens justement de recevoir de ses nouvelles! 

Paul Bedel - Nos vaches sont jolies parce qu'elles mangent des fleurs

"Nos vaches sont jolies parce qu'elles mangent des fleurs" sort demain, le 4 mai, chez Albin Michel! 

Je vous en reparle très vite!