Réparer les vivants

  • Titre : Réparer les vivants
  • Auteur : Maylis de Kerangal
  • Editeur : Verticales 
  • Date de parution : 2 janvier 2014
  • Nombre de pages : 281
  • ISBN : 978-2-07-014413-6

L'auteur

Maylis de Kerangal est une femme de lettres française, née le 16 juin 1967 à Toulon.

Maylis de Kerangal

Quatrième de couverture

"Le coeur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d'autres provinces, ils filaient vers d'autres corps."

Réparer les vivants est le roman d'une transplantation cardiaque. Telle une chanson de gestes, il tisse les présences et les espaces, les voix et les actes qui vont se relayer en 24 heures exactement. Roman de tension et de patience, d'accélérations paniques et de pauses méditatives, il trace une aventure métaphysique, à la fois collective et intime, où le coeur, au-delà de sa fonction organique, demeure le siège des affects et le symbole de l'amour.

Mes impressions

Cette histoire est l’histoire d’une greffe, qui ne néglige aucun des éléments nécessaires à la greffe. Je reste très touchée et comme sonnée par cette lecture, d’une histoire à la fois « froide et précise » dans ses descriptions des tâches et gestes accomplis par les médecins, mais aussi profondément humaine.

Tour à tour, nous assistons au décès du jeune Simon, à l’annonce à la mère, puis au père, puis à la question du don d’organes, et dans le même temps, il nous est offert de découvrir le cheminement qui s’opère dans l’hôpital.

J’ai trouvé ce livre bouleversant, je suis impressionnée par la capacité de l’auteur à nous plonger dans ces atmosphères, dans ces abîmes de douleur, face à la bienveillance mêlée de sang froid des médecins. Je ne ressors pas indemne de cette lecture.

Le roman, qui dure une journée et une nuit, est ponctué de quelques flashback. Les phrases, parfois très longues mais précises, offrent des descriptions factuelles, et c’est je crois ce qui leur donne tant de puissance. Chaque personnage de cette grande chaîne que représente la greffe nous est présenté, ainsi nous entrons dans « l’intimité » des médecins et infirmières, ce qui nous les rend plus humains dans ces moments où les repères sont explosés.

J’ai été assez perturbée par le « double niveau de lecture » que j’ai eu de ce livre, à savoir l’histoire de Simon et de ses proches d’un côté, que j’ai lue comme un roman, et cette narration assez technique du processus de greffe (du prélèvement jusqu’à la greffe) que j’ai lue comme j’aurais regardé un documentaire.

J’ai vu dans une interview de Maylis de Kerangal qu’elle accordait beaucoup d’importance aux noms de ses personnages. Ainsi, Simon s’appelle Simon Limbres (référence aux limbes), le médecin qui annonce le décès s'appelle Révol (révolver? révolution?) le chirurgien chargé de la greffe s’appelle Harfang (comme le hibou)…

Pour résumer, « Réparer les vivants » est un livre dont je me souviendrai. Cette lecture m’a demandé beaucoup de concentration, certaines phrases étaient très longues, et le sujet tout de même difficile. J’ai aimé la force avec laquelle l’auteur nous projette dans cette histoire, telle une vague qui vous prend et ne vous relâche qu’une fois sur le sable, et j’ai appris beaucoup de choses au sujet du don d’organes et de la greffe.

*****

Les extraits qui suivent peuvent paraître longs, mais ce sont vraiment des passages qui m'ont marquée et dont je voulais me souvenir.

p.44  (années 1960)  "Car ce que Goulon et Mollaret sont venus dire tient en une phrase en forme de bombe à fragmentation lente : l'arrêt du coeur n'est plus le signe de la mort, c'est désormais l'abolition des fonctions cérébrales qui l'atteste. En d'autres termes : si je ne pense plus alors je ne suis plus. Déposition du coeur et sacre du cerveau - un coup d'Etat symbolique, une révolution.

Les deux hommes se sont donc présentés face à l'assemblée, ils ont décrit les signes avérés de ce qu'ils nomment à présent le "coma dépassé", ont détaillé plusieurs cas de patients qui, placés sous ventilation, conservaient de manière mécanique leurs fonction cardiaque et respiratoire sans plus présenter d'activité cérébrale - des patients qui, sans le perfectionnement des appareils et des techniques de réanimation permettant d'irriguer leur cerveau, auraient basculé dans la mort cardiaque justement - ; dès lors, ils ont établi que l'essor de la réanimation médicale avait changé la donne, que les progrès de la discipline conduisaient à énoncer une nouvelle définition de la mort, et ils ont assumé que ce geste scientifique, d'une portée philosophique inouïe, aurait aussi pour conséquence d'autoriser et de permettre les prélèvements d'organes et les greffes." 

 

p.86 (Sean, le père de Simon, rappelle Marianne, la mère, qui a essayé de le joindre pour lui annoncer l'acident de leur fils) "Le visage de Sean en fond d'écran - ces yeux fendus sous les paupières indiennes - s'éclaire sur son téléphone. Marianne, tu m'as appelé. Illico elle fond en larmes - chimie de la douleur -, incapable d'articuler un mot tandis qu'il prononce de nouveau : Marianne? Marianne? Sans doute dut-il croire que l'écho de la mer à l'étroit dans la darse brouillait son écoute, sans doute dut-il confondre la friture sur les ondes, et la bave, la morve, les larmes tandis qu'elle se mordait le dos de la main, tétanisée par l'horreur que lui inspirait brusquement cette voix tant aimée, familière comme seule une voix sait l'être mais devenue soudain étrangère, abominablement étrangère, puisque surgie d'un espace-temps où l'accident de Simon n'avait jamais eu lieu, un monde intact situé à des années-lumière de ce café vide; et elle dissonnait maintenant, cette voix, elle désorchestrait le monde, elle lui déchirait le cerveau : c'était la voix de la vie d'avant."

 

p.102-103  "Comment pourraient-ils seulement l'envisager, cette mort de Simon, quand sa carnation est rose encore, et souple, quand sa nuque baigne dans le frais cresson bleu et qu'il se tient allongé les pieds dans les glaïeuls?"

 

p.118  "Sean et Marianne sont installés côte à côte dans le canapé, gauches, intrigués bien qu'ébranlés, et, sur une des chaises vermillon, Thomas Rémige, lui, s'est assis, le dossier médical de Simon Limbres tenu entre les mains. Cependant, ces trois individus ont beau partager le même espace, participer de la même durée, en cet instant, rien n'est plus éloigné sur cette planète que ces deux êtres dans la douleur et ce jeune homme venu se placer devant eux dans le but - oui, dans le but - de recueillir leur consentement au prélèvement des organes de leur enfant. Il y a là un homme et une femme pris dans une onde de choc, à la fois projetés hors sol et renversés dans une temporalité disloquée - une continuité que brisait la mort de Simon, mais une continuité qui, comme un canard sans tête courant dans la cour d'une ferme, continuait, une dinguerie -, une temporalité dont la douleur tissait la matière, un homme et une femme concentrant sur leurs deux têtes la pleine tragédie du monde, et il y a là ce jeune homme en blouse blanche, engagé et précautionneux, préparé à mener l'entretien sans brûler les étapes, mais qui a déclenché un compte à rebours dans un coin de son cerveau, conscient qu'un corps en état de mort encéphalique se dégrade, et qu'il faut faire vite - pris dans cette torsion."