Paul Bedel - Nos vaches sont jolies parce qu'elles mangent des fleurs

  • Titre : Nos vaches sont jolies parce qu'elles mangent des fleurs
  • Auteur : Paul Bedel et Catherine Boivin
  • Editions : Albin Michel
  • Date de parution : 3 mai 2017
  • Nombre de pages : 240
  • ISBN : 978-2-226-39794-2

Les auteurs

Catherine Boivin, née le 19 août 1966 à Cherbourg, est une biographe et romancière française.

Catherine Ecole Boivin

(Clic sur la photo pour accéder au site de Catherine Boivin)

Paul Bedel, né le 15 mars 1930 à Auderville (près de la Hague) a passé sa vie à cultiver ses champs et à soigner ses vaches. Il ne s'est jamais marié et vit avec ses deux soeurs, elles-mêmes célibataires, dans la ferme qui les a vus naître.

Paul Bedel - Nos vaches sont jolies parce qu'elles mangent des fleurs

Quatrième de couverture

" Paysan, je vis depuis 87 ans, sur une terre à cailloux, dans une presqu'île. Ca change beaucoup de choses d'être entouré par la mer. Chaque jour j'écris mes pensées sur de vieux agendas de récupération. Par petits coups de griffes sur le papier, j'écris des morceaux de mon cerveau. Raconter ma vie, c'est pour moi un peu comme baratter mon beurre, le même baratin, sauf que c'est moins difficile pour les bras. J'ai envie de parler des pierres, car des pierres, personne ne pense à parler pour elles. D'autres pensées me préoccupent, comme celle des gens qui sont vivants, trop vivants aujourd'hui et notre terre qui devient morte. J'ai ouvert la porte de ma petite ferme avec vue sur mer, phare et sémaphore. Vous me parlez de votre vie et je vous parle du trésor de comprendre ce qu'a été la mienne. Je n'ai rien voulu du bonheur et je l'ai rencontré quand même en regardant mes vaches ne manger que de l'herbe et des fleurs. "

 Mes impressions

Paul est quelqu'un à qui je me suis beaucoup attachée au fil des ans, même si je ne l'ai jamais "vraiment" rencontré. Je vous en ai déjà parlé dans cet article. Alors bien sûr, ce livre, je l'ai dévoré, et je l'ai aimé!

Paul a maintenant 87 ans, et il nous parle de sa vie qui s'étiole, de ses croyances (pas seulement religieuses) qui elles ne s'étiolent pas, des changements physiques qu'il observe et accepte. Il nous parle de la vie, Il nous parle de sa mort avec pudeur et philosophie, et nous offre de belles métaphores. Pour cet article, j'ai décidé de laisser parler Paul (d'où les nombreux extraits, que je souhaitais consigner en même temps, car ils m'interpellent)

p.29 "La mort c'est quelque chose dans la vie, ça intéresse les universiaires, je comprends bien. J'ai ma petite idée sur elle, vraiment petite, qui m'appartient. J'ai prévu de te demander pourquoi le mot docteur dans tes études. Je ne vois pas bien ce qu'on peut soigner à l'université, à part de soigner des cerveaux qui pensent déjà trop. Et puis si tu le deviens, il faudrait que je sois malade si je suis ton sujet! Je ne suis pas malade du tout, je m'absente à petits pas, c'est pas une maladie ça, voyons! Bientôt pour moi ce sera belle heure de m'en aller."

                            ***

p.89 "La vieillesse, je la comprends comme une nature mystérieuse qui entre en moi [...] Quand tu es jeune, tu penses au lendemain, à sa beauté, quand tu es vieux tu ne sais pas penser, pas que tu ne veux plus penser mais tu as un lendemain qui se cachaète (verrouille) , pour un avenir meilleur."

                             ***

p.98/99 "Je ne sais pas comment sera mon lendemain. Un oeil se fermera puis l'autre, je vois les choses comme cela. Je ne verrai pas la même chose avec les deux yeux. Quand je n'y verrai plus, et pas de chirurgien pour me retirer le brouillard [nota, Paul vient de se faire opérer de la cataracte], il y aura un petit entre-deux, un entre-temps. L'oeil qui verra un avenir meilleur pour moi sera fermé, j'y verrai clair avec lui, comprends-moi. Celui qui se fermera en premier sera celui de ma nouvelle vie. L'autre, celui resté ouvert, sera celui de ma vie terrestre. Le mystère est de savoir lequel verra le plus clair, vraiment! Allez, cache! Celui qui sera fermé y verra autant que celui qui restera ouvert. Voilà, maintenant tu sais comment je mourrai, comme le chat quand il dort, toujours il veille, il a confiance mais il surveille la vie autour de lui."

                              ***

p.109 "Je ne sais pas où je vais mourir, j'attends de savoir. Dès maintenant j'y pense, pareil que si j'avais cent ans, je prends la température, je tâtonne. Le sujet m'intéresse légèrement quand même. Si tu lances trop loin le caillou, tu ne peux pas le rattraper. C'est pareil pour la vie. J'essaie de rester le plus possible le moins loin d'elle, pour cela je pense à elle, je la pense. 

                               ***

p.143 "Je pense qu'un brin d'herbe a le même âge que la terre, sans cesse il se renouvelle par sa graine, il continue de vivre. Si je suis graine, alors moi aussi je continuerai à vivre, d'une manière étrange, étrangère à la vie sur terre. Je ne serai pas un étranger pour moi, mais j'ignore où je serai replanté. Il n'y a pas d'âge pour vivre ta vie, tu vis les événements seulement d'une autre manière suivant ta jeunesse ou ta vieillesse, mais les événements, eux, sont les mêmes."

                                ***

p.185 "Là j'écris ma mort en cours de vie, ma vie en cours de mort je ne pourrais pas l'écrire. Je te confie ce que je pense qu'il va m'arriver, avec ma limite qui est la même que nous tous face à ce mourir. "

 

 Je trouve émouvant et troublant le rapport de Paul à l'écriture, lui qui n'est jamais allé à l'école.

 

p.34 "Pourquoi je me suis mis à écrire ma vie à l'hôpital sur un nouveau carnet, et même plutôt parler de ma mort qui approche? D'abord parce qu'on m'avait condamné à me couper des morceaux d'oreille et j'avais une sorte d'appréhension, quand même. Je ne crains pas grand-chose à part les toubibs, c'est vrai, et je crains de rester à l'hôpital, sans pouvoir revenir chez moi. Je veux parler de mourir ailleurs que dans mon lit, c'est un coup à ne pas retrouver ma route pour rentrer. Je ne tiens pas trop à ce que m'arrive une connerie pareille. Etre opéré implique un petit danger, quand même. 

***

J'avais ce crayon de bois et un couteau avec moi, pour m'occuper, alors j'ai choisi de sortir le crayon, pour ne pas qu'on me remarque de trop. Le couteau, même s'il est petit et plié, ça ne passe pas toujours bien partout, surtout actuellement."

***

p.36 "Mes ancêtres ne m'ont rien laissé par écrit, et s'ils ne m'ont rien laissé, le père ce qui l'a foutu en l'air c'est la guerre 14-18, et il ne voulait pas que cette horreur à travers moi survive et revive."

***

p.37 " J'avais entendu les atrocités de la Seconde Guerre mondiale, mais il y a quelque temps, quand j'ai mis ma main sur l'épaule d'un jeune Allemand en visite, la paix nous a sauté dessus à lui, moi et son père, et je suis si content que mon livre Testament d'un paysan en voie de disparition soit publié en Allemagne, ça a été comme une consolation quand il a paru là-bas. Quelqu'un m'a dit que le mot Boches dans le livre a été traduit par les visiteurs venus d'ailleurs. Mon père aurait été furieux de me voir les accueillir à la maison, j'aurais eu les gros yeux. Le livre traduit en allemand m'a ému, c'est vrai. L'été dernier, des jeunes Allemandes sont venues. J'avais cette arrière-pensée en entendant leur accent, elles se sont assises à ma table, parce que l'amour est absolument plus fort comme sentiment que la haine. J'ai eu leur sourire longtemps dans ma mémoire et je l'ai encore. C'est pour cela que c'est important d'écrire."

***

p.60 " Le rapport aux mots, eux, je ne pensais pas leur donner tant d'importance. Je pensais autrefois que seuls les patates, les légumes, les vaches et les fleurs comptaient vraiment."

***

p.63 " J'écris comme un idiot, c'est important, pas comme un écrivain, instruit pour écrire. Je m'instruis moi-même, j'apprends de moi-même, [...] Pour te confier vraiment, parfois ça me prend des jours les phrases à écrire. Parce que j'aime écrire mes pensées, j'ai l'impression que ma vie dure plus longtemps, comme si les mots m'offraient des jours en plus."

 

Dans ce livre, Paul se livre un peu plus sur ses relations avec son père, et j'ai trouvé ces passages très touchants. De même, ses réflexions sur la vie, me parlent, je le trouve juste et perspicace.

 

p.62 "Le dernier carnet je ne l'emporterai pas. Il restera là. Qui tombera sur mes carnets? Mystère. Mes calepins sont personnels. Je ne sais rien du père, juste ses gestes, ceux que j'ai vécus de lui. Je ne connais pas ses pensées, j'aurais pu à travers ses écrits le connaître. Il ne parlait pas avec moi. Je me disais qu'avec lui, j'étais l'âne. Je faisais tout mal. Quand je lui ai dit que je restais là, que j'allais m'occuper des soeurs et du petit frère, laissant ma vie de côté, que je ne me marierais pas, pendant deux mois il a été différent, plus tendre. Deux mois et après tout a repris. J'ai été longtemps persuadé qu'il avait raison, que j'étais idiot."

***

p.77 "La vie ne prend pas plus de temps à vivre qu'un champ à arpenter. Un champ pas si grand, mais que l'on doit arpenter en plusieurs tours quand même pour bien le connaître."

***

p.150/151 "Pourquoi est-il permis à l'homme de désobéir au bien? C'est une vraie question. Le mal fascine à un point incroyable et la terre souffre et pendant ce temps les gens ne travaillent plus de leurs mains, ça rend fou de ne pas utiliser notre intelligence pour construire et pour se nourrir."

***

p.201 "Ce que l'on fabrique jeune a une incidence sur le vieux que l'on devient. J'ai appris tout seul. On ne m'a jamais montré à travailler la terre, j'ai juste regardé, et je n'étais pas doué du tout, le père râlait, j'acceptais que rien ne soit bien. Un jour, catastrophe - le père n'était jamais content après moi, je ne lui en veux pas, bien loin de là -, un jour je me suis rebiffé, j'ai continué la journée à charger, quand je suis parti chercher les vaches j'ai pleuré comme j'ai jamais pleuré car j'ai senti que je lui avais fait mal de lui dire qu'il me blessait, trop de fatigue, trop de pas comme il faut [...] Tu vois, j'ai encore des secrets envers toi, comme celui-ci."

***

p.206 "Tu vas me dire que je suis drôle, mais je suis juste humain, pour que le monde tourne mieux, sans haine. Je garde ma colère pour moi, j'encaisse. Je suis moins préoccupé sans haine de l'autre. Sans rancune tu perds moins de temps."

 

Ces confidences sont une belle occasion pour Paul de rendre hommage à Catherine Boivin qui recueille ses pensées depuis déjà quelques années. Et voilà ce qu'il lui dit : 

 

p.185 "Tu ne peux pas te confier à un homme pareillement, tu dis plus tes sentiments à une femme, et donc à toi qui m'accompagnes dans l'aventure d'écrire ma vie. L'homme m'aurait jugé comme homme, la femme ne juge pas. Toi tu ne me juges pas. A un homme qui aurait écrit ma vie j'aurais parlé de ma terre, et avec toi, une femme, j'ai pu raconter les sentiments. Au départ j'étais réticent quand tu voulais que je te parle de la femme qui... n'a jamais été ma femme, tu ne m'as pas obligé, remarque."

 

Le dernier chapitre (p.215 à 218) s'intitule "Quelques phrases de Paul", je m'en suis délectée.

C'est avec regret que j'ai quitté Paul et Catherine encore une fois (mais je ne les ai pas vraiment quittés, j'ai très souvent une pensée pour eux), et je remercie les éditions Albin Michel de m'avoir offert l'occasion de passer ce merveilleux moment encore en leur compagnie. Merci à Catherine Boivin pour ce travail qu'elle accomplit sans relâche sur la transmission des mémoires.

*****