Traverser la foule - Dorothée Caratini
- Titre : Traverser la foule
- Auteure : Dorothée Caratini
- Editions : Bouquins
- Date de parution : 19 août 2021
- Nombre de pages : 208
- ISBN : 978-2-38292-054-1
L'auteure
( Clic sur la photo pour lire la présentation de Dorothée Caratini sur Urbania.fr )
Née en janvier 1979, Dorothée Caratini vit dans le nord de la France. Après des études de journalisme, elle travaille dans la presse locale, dans des agences de communication aussi. En décembre 2017, elle est maman de deux petites filles quand son conjoint se suicide. Elle partage alors son ressenti sur un blog. Traverser la foule est son premier livre.
Quatrième de couverture
"On traverse les foules toute sa vie, pour ne pas se perdre ou perdre des morceaux de soi. Je traverse la foule comme on traverse la vie, je contourne."
Un jour comme un autre de décembre, Dorothée se confronte à l'indicible : le suicide de son mari, qui la laisse seule avec deux petites filles face à un gouffre d'incompréhension.
Tout ce qui entoure la mort est pénible, long, compliqué. Il faut attendre, répondre à des questions. Mais le deuil donne aussi le droit de s'affranchir des conventions. Dorothée veut qu'il éclate à la face du monde, elle veut rester qui elle est, une femme qui jouit. Pas seulement une veuve et une mère, mais une femme libre avec son imaginaire et son grain de folie. Alors, passés le choc, la colère et la douleur, elle prend ses émotions et ses enfants sous le bras, qui l'épuisent et la comblent. Les fantômes, elle les brûle.
Ecrit dans l'urgence de la peine avec la grâce des âmes sensibles, Traverser la foule balance entre le réalisme, le rock et la poésie. Aussi drôle qu'émouvant, il s'en dégage une force inouïe, qu'on peut aussi bien nommer la joie ou la vie.
Mes impressions
Prologue
J'avais envie d'écrire un livre pour tout raconter, un livre grave et léger, plein d'autodérision, de pirouettes intellectuelles, d'interpellations, de questionnements, une sorte de stand-up couché sur le papier - on m'aurait invitée dans des émissions de radio pour rire avec moi et me dire : "Quel courage !" Je voulais écrire un livre pour être dans la lumière et regonfler mon ego.
Mais je ne sais pas par où commencer, je ne sais pas comment l'écrire. Je ne sais pas ce qui compte le plus : un coeur qui bat ou un homme pendu, un homme pendu dans ma salle à manger, un homme pendu en charentaises made in France, gris et rouge, un homme pendu dans ma salle à manger en charentaises à la mode, avec ses lunettes sur le nez, pendu dans ma salle à manger, une corde verte accrochée à l'escalier avec un de ces petits bidules d'escalade qu'on achète au magasin de sport même si on ne fait pas de sport, un mousqueton, un objet censé représenter la sécurité, un objet rassurant, une corde verte, des charentaises, les lunettes, l'escalier. Le mur jaune, les cadeaux de Noël dans ma main, la corde verte, le chien dans l'escalier, la barrière de sécurité fermée, l'immobilité, la lumière allumée, les charentaises, les lunettes.
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Dans ce livre, chaque chapitre nous surprend. Chaque chapitre diffère du précédent par son style, sa manière d'aborder le sujet et son point de vue. Un processus très intéressant, qui rend bien cette impression de ne plus savoir qui l'on est quand on traverse une période si agitée - dramatique - de la vie. Dans les premiers chapitres l'auteure s'exprime à la première personne, dans les suivants elle prend de la distance et observe son couple naissant puis le début de leur vie à deux, puis la suite. Elle se met par moments dans la tête de son conjoint, pour essayer de comprendre l'incompréhensible, l'inacceptable. Sans comprendre. Cela restera un mystère, il faut l'accepter et vivre avec, vivre sans le père des filles. Très vite, on comprend que Dorothée a décidé qu'elle ne resterait pas du côté obscur, qu'elle vivrait, coûte que coûte.
Bien sûr il y a des moments de doute et de colère.
p.63 "Je vais faire sans toi, tant pis, garçon, il y aura des diplômes, des examens médicaux, des histoires le soir et des pique-niques quand même. Elle commence à être longue, la liste des grands et petits événements auxquels tu n'as pas participé. Tu as raté les premiers pas de S., ses premiers mots et sa première phrase (Tu veux savoir ? "Veux pain", voilà, t'es content ?), sa première manif, les progrès d'A., le début du braille, sa première rentrée scolaire, l'excitation quand le père Noël est venu en personne déposer des cadeaux au pied du sapin, tu ne sais pas, toi, ce que c'est de sentir les cheveux de tes enfants le matin au réveil et de les voir devenir des petites filles qui chantent et dessinent et courent et dansent."
Mais très vite la vie reprend ses droits, la vie, la vraie. Pas une vie peuplée de fantômes et de souvenirs.
p.85-86 "Les fantômes, vraiment, c'est non. Non, non. Je les brûle. Je les écrase. Je les enferme dans une bouteille remplie de leur morve, ces ectoplasmes qui veulent envahir mon espace privé. Un ange au-dessus de mon épaule ? Une étoile dans le ciel ? Un esprit bienveillant toujours là pour moi ? Je t'en foutrais, de ces balivernes de comptoir, de ces mensonges pour se rassurer à l'idée qu'une forme de vie existe après la mort ! Parce que c'est quand même ça, l'idée : la mort n'est pas la fin de la vie, elle serait un nouvel état. Tu parles d'une vie, c'est tellement enthousiasmant : pas de corps, pas de besoins physiques (tous les trucs sympas dans la vie sont quand même majoritairement physiques : manger, boire, baiser), à peine un nuage de gaz, personne ne te voit, personne ne se doute de ta présence, pas moyen de communiquer, ou alors il faut en avoir vraiment envie..., en pétant des ampoules ou en s'incrustant sur des photos (toujours prises la nuit ou dans des endroits sombres et glauques comme un ancien sanatorium ou une église), en faisant tomber des objets ou en déclenchant des trucs électroniques chez toi. Un moyen de communication pas du tout flippant, donc. A quoi ça sert, bon sang, de téléphoner, quand on est un fantôme ? Super agréable pour la personne au bout du fil, qui n'a droit qu'aux emmerdes (parce que, pardon, ça m'a coûté cher en ampoules) et flippe peut-être (franchement, les fantômes n'ont pas une image très positive dans la culture populaire). Alors qu'il suffirait, je sais pas moi, de prendre un stylo Bic et de laisser un Post-it ? de rendre des services ("Psst, chérie, les papiers de la voiture sont cachés dans le tiroir sous un papier de l'école, bisous")? Le fantôme pourrait préparer l'apéro, faire la lessive, descendre les poubelles ? Parce que sinon, quel est l'intérêt d'envoyer des "messages" incompréhensibles, je ne comprends pas."
Dorothée n'a pas vraiment le choix. Elle doit être forte pour ses filles. Mais la peine est là, la peine, l'incompréhension, les coups de mou, et tout ça il faut bien en faire quelque chose, il faut VIVRE avec. Dorothée, elle ne croit pas aux fantômes.
p.88 "On peut décider de voir des signes, je les ignore, je ferme la porte et je file vivre ma vie. Il n'y a pas de vérité, seulement des vérités. Dans la mienne, les morts sont morts (et ils nous foutent la paix).
Elle ne veut pas passer sa vie à pleurer, mais elle s'y autorise quand même. Elle va de l'avant, imagine la suite. Sans jamais l'oublier le papa des filles. Ce livre, s'il règle bien leurs comptes aux fantômes et autres croyances soi-disant apaisantes, s'il permet aussi à Dorothée de dire aux bien-pensants ce qu'elle fait de leurs conseils et autres injonctions, ce livre, je l'ai vu aussi comme une déclaration d'amour au papa des filles, plutôt une promesse d'éternité à leurs côtés.
p.107 "C'était presque hier. Trois ans, ce n'est pas beaucoup à l'échelle d'une enfant ou d'un bébé, pas tant que ça non plus pour une femme adulte entraînée dans un vortex installé bêtement par des extraterrestres qui ont modifié le cours de l'histoire. Dans l'histoire des filles, dans mon histoire, en tout cas, tu dureras mille ans, même si trente-neuf, c'était déjà pas mal."
p.158 "Mais bordel, c'est chiant de devoir sourire à la vie, c'est chiant, ce verre à moitié plein, l'optimisme mes couilles alors que la vie est un gros tas de purin déposé devant notre porte chaque matin, qu'on préférerait y foutre un grand coup de pied en hurlant comme un con au lieu de sourire comme si montrer ses dents avec les bras bien grands ouverts et le regard angélique allait chasser ces emmerdes de nos vies, c'est chiant de mettre un mouchoir sur notre poing serré, de garder nos mâchoires crispées à force de sourire, avec des crampes aux jambes à force d'avancer alors que nous voudrions dormir. Moi, j'arrête avec les cons. Avec leurs conseils de cons. Prends ta dépression par la main et va boire un coup. La stratégie de survie, c'est pas un régime exclusif de recentrage dans le monde des vivants, c'est comment vivre dans le monde des morts. C'est parce qu'on meurt un jour que la vie est marrante, on a droit de la rater un peu, d'avoir des temps foirés, bancals, parce que la perfection c'est chiant et la sérénité, c'est pour les morts."
Traverser la foule est un livre à la fois triste et drôle, percutant, vivant. C'est un livre qui dit la faiblesse et la force, qui dit la mort et la vie. Surtout la VIE.
En tête de chaque chapitre, des références, hétéroclites, comme la vie, toutes belles. Cinématographiques, littéraires ou musicales. D'Eddy Mitchell aux Pink Floyd, de Virginia Woolf à Fernando Pessoa, en passant par Star Wars et Monty Python.
Ce témoignage, je l'ai trouvé intéressant à plusieurs titres. Intéressant parce qu'il aide son l'auteure à rester VIVANTE, à poser sa douleur et à continuer sa route. Intéressant aussi parce que les témoignages sur ce sujet sont très rares. Peut-être parce que personne ne veut les écouter ces histoires ? Ou bien personne ne veut les raconter ? J'ai aimé écouter Dorothée Caratini. Certes, à chaque individu une réponse, un ressenti, une réaction. Ce témoignage reste UN témoignage.
Avec ce livre, Dorothée voulait "être dans la lumière". Elle n'est pas dans la lumière, elle EST la lumière, celle qui guidera ses filles jusqu'au bout du chemin.
Et puisque j'ai eu la grande chance de rencontrer Dorothée Caratini à la librairie La Bicyclette Bleue lors de la sortie de son livre, je vous le confirme, elle déchire !
Beaucoup d'extraits dans cette chronique, mais je ne pouvais me résoudre à choisir. Tous étaient importants à mes yeux.
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Dorothée Caratini et Camille Deforges à la librairie La Bicyclette Bleue




